MARIE-CHRISTINE GRYSON

6 nov 16

Merci à l’expert Marie Christine Gryson pour cette enquête. C’est une victoire de taille pour tous ceux qui dénoncent depuis longtemps le recours en justice à ce faux concept du syndrome d’aliénation parentale (SAP) pour nier la parole des enfants victimes de viols et attribuer leurs accusations à une manipulation de leur mère. Le Sap, inventé par le pédophile américain RIchard Gardner, qui s’est suicidé de 18 coups de couteau, est couramment utilisé dans les tribunaux français, y compris par des juges, pour traiter les enfants de menteurs ou leur attribuer de « faux souvenirs ».
Le ministère des familles va donc proscrire le SAP, mais rien n’est prévu pour sanctionner ou poursuivre ceux qui auront désormais recours à ce faux syndrome. L’un de ses adeptes en France n’est autre que Paul Bensussan. Ce psy, qui n’avait jamais vu aucun des enfants d’Outreau, avait mis en cause leur crédibilité dans son audition devant les assises de 2004.
Voyons le verre a moitié plein plutôt qu’à demi vide: rien n’interdira aux parties civiles désormais d’intenter une action contre tout recours au SAP dans un proces.

(Je diffuse ici ce papier éclairant de l’expert judiciaire Marie-Christine Gryson sur le site Mediapart. Il faut lire et relire son livre sur « Outreau: la vérité abusée ». Le compte-rendu dans la presse du procès de ces viols en réunion est affligeant)

 

13 octobre 2012

Par marie-christine gryson

Fiasco judiciaire ! naufrage
judiciaire ! on aurait pu croire que ces vocables étaient définitivement
confisqués par l’affaire d’Outreau. Le fait qu’ils soient également utilisés
pour qualifier le verdict de Créteil n’est pas neutre et Dominique Verdheillan
n’avait pas besoin de préciser au journal télévisé de 13h sur France 2 (le 12
Octobre) que « ce fiasco et ce naufrage judicaire n’est pas sans en rappeler un
autre »…le réflexe pavlovien avait déjà fonctionné.

Les avocats de la défense, dès le
soir, ont renchéri sur LCI et ailleurs : pour l’un, le dossier a été bâclé…
pour l’autre la justice s’est fourvoyée encore une fois, pour la troisième il
était évident que le problème venait des experts qui ont estimé crédible les
deux victimes… suivez mon regard !

Au moins, dans cette affaire-là, les
confrères experts seront mis en cause de manière anonyme. Nul besoin de créer
d’autres boucs émissaires : ceux d’Outreau – dont je suis ne sont-ils pas
suffisamment emblématiques pour servir les stratagèmes de la défense ? Les
contre-vérités diffamatoires d’un Dupond Moretti au sujet des experts d’Outreau
sont toujours de service – même très mal payés – puisqu’il les a réitérées1
de manière abracadabrantesque dans son ouvrage sur la « Bête Noire » adulé par
les médias, dont il est le meilleur client depuis quelques mois.

La réflexion de bons sens qui
s’impose est encore et toujours la suivante lorsqu’un procès est médiatisé : à
quoi bon désigner des experts pour valider la parole et le traumatisme d’une
victime puisque c’est au moment du procès et souvent sans en tenir compte, que
des profanes en jugeront sous la pression des avocats de la défense. C’est à ce
moment-là que l’on parlera de contradictions dans les dépositions et que les
victimes seront traitées de menteuses parce qu’elles n’auront pas pu se
souvenir de certains détails des viols en réunion, 13 années après la
commission des faits dénoncés.

A quoi bon se former en permanence,
affiner les méthodologies à partir du nombre considérable de cas étudiés au fil
des années, échanger dans les congrès, publier des acquis de la recherche et de
l’expérience. A quoi bon savoir et écrire dans nos rapports que la dissociation
de la victime crée dans le contexte du stress post-traumatique une fracture
dans sa mémoire repérable à l’ IRM si on ne la croit pas lors du procès, parce
que l’on peut trouver des contradictions dans les lieux et le dates évoqués,
dans un contexte de si haute intensité émotionnelle que sont les Assises et ce,
après des années de procédures éprouvantes.

J’ai fait l’expérience d’une
pratique fort intéressante d’un Président de la Cour d’Appel de Douai (Michel
Gasteau) qui demandait à l’expert de venir écouter la déposition de la victime
avant de rendre compte de l’expertise afin d’expliquer aux jurés et aux
magistrats les spécificités victimologiques de la déposition dans le contexte
des assises et ce, bien sûr à la lumière de l’examen effectué en cabinet de
psychologie. Il serait très profitable à l’ équité d’un procès que l’ avocat de
la victime- qui se trouve dans un état d’ extrême vulnérabilité et qui ne peut
répondre de manière satisfaisante aux attaques des avocats de la défense-
puisse demander aux Président des Assises que l’ expert explique aux jurés le
pourquoi de son attitude à ce moment du procès. On évitera que ne se développe,
comme ce fut le cas pour Nina et bien d’ autres victimes, mais aussi et surtout
aux procès d’Outreau, la stratégie de l’inversion des culpabilités dont le
ressort essentiel est l’instrumentalisation des médias.

Le contexte d’un procès d’Assises
est d’autant plus stressant que les agresseurs présumés sont présents en
nombre, comme c’était le cas, dans le procès de Créteil avec autant d’avocats
de la défense. Le rapport de force était totalement inégalitaire face à ces
deux jeunes femmes et leurs avocates. Ces victimes ont fait de nombreuses tentatives
de suicide avant le procès et la dernière tentative est intervenue durant le
procès, pour l’une d’ entre elle.

Lors du procès d’Outreau les 12
enfants n’avaient que 2 avocats face à ce que Me Leduc-Novi a appelé une
véritable armée2
de 19 avocat avec à leur tête la terreur des assises surnommé par ses pairs,
Acquitator. Les enfants sont restés plusieurs heures à la barre, ils ont été
harcelés de questions par 19 avocats ils ont été plus que malmenés comme l’a
expliqué le Procureur Maurel aux inspecteurs de l’IGSJ 3.
Ils ont été traités de menteurs parce que qu’ils se trompaient 5 ans après les
faits et les journalistes présents comme Florence Aubenas entre-autres, ont
trouvé leurs propos incohérents. Heureusement les jurés ont entendu les
dépositions des 7 experts dont les conclusions sont allées dans le même sens et
12 enfants ont été reconnus victimes de viols, agressions sexuelles et
proxénétisme mais personne ne le sait car les médias qui avaient pris partis
pour les accusés, ne pouvaient se déjuger et cette vérité judiciaire n’a jamais
été relayée. Malheureusement de là est né le storytelling sur le mensonge
supposé des enfants d’Outreau et la régression de la prise en compte de la parole
de l’enfant s’est généralisée.

Au procès de Créteil, il était
possible de s’identifier aux victimes adultes venues témoigner sobrement et
avec pudeur de leur souffrance devant la caméra et de leurs difficultés à se
souvenir 13 années après, des détails précis des viols collectifs… ce que le
téléspectateur pouvait aisément comprendre.

Ce témoignage de femmes blessées et
le verdict inattendu ont interpelé l’opinion jusqu’à la classe politique dans
les plus hautes sphères du pouvoir. Trois Ministres et non des moindres ont
exprimé leur grande émotion. Chistiane Taubira Garde des Sceaux, Najat
Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes et Marisol Touraine , ministre
de la santé, mais aussi Clémentine Autain elle aussi victime de viol.

Les 10 acquittements du procès de
Créteil entrainent aujourd’hui un mouvement national non pas du côté des
acquittés comme à Outreau mais du côté des victimes. A propos des
acquittements, il est intéressant de lire la reprise d’une mise au point qu’un ancien président d’Assises a envoyé à la
Chancellerie de l’ époque et qu’ aucun média n’ a accepté de publier.

Plus de 35 associations féministes
et de lutte contre le viol organisent une pétition en s’adressant directement
au Chef de l’état et en lui demandant une réponse politique en faveur du traitement
judiciaire des victimes de viols. C’ est bien, et il faudrait que cette
mobilisation permettent ensuite, comme ce fut le cas historiquement, que
justice soit rendue également aux enfants victimes de viols.

On connait les interventions
politiques de l’affaire d’Outreau, elles ont totalement ignoré les 12 enfants
reconnus victimes, mais ces derniers pourront se faire entendre bientôt. Le 22
Octobre les participants à la réalisation du film de Serge Garde « Outreau une
autre vérité » pourront assister à la première projection privée de ce film qui
donne la parole au contradictoire, à savoir aux enfants victimes devenus majeurs
et aux professionnels de l’affaire. Nous aurons à nouveau le sentiment de vivre
en démocratie car tout ceux qui étaient dans l’obligation de se taire par
omerta des médias, pourront enfin être entendus.

Il va falloir très bientôt, réviser
toutes les idées reçues voire imposées sur l’affaire d’Outreau, d’autant que le
film sera suivi par la publication de la contre-enquête de Jacques Thomet
ex-rédacteur en chef à l’AFP qui s’intitule : « Outreau, une épouvantable
imposture ».

12 Juillet 2011
Voici un article enrichissant publié sur le site Mediapart par Marie-Christine Gryson, expert des tribunaux depuis 20 ans et auteur du livre « Outreau: la vérité abusée » (Hugo Doc)

L’affaire Lavier n’a pas été jugée ce jeudi 7 Juillet au Tribunal de Boulogne sur mer pour des raisons procédurales : une question de constitutionnalité prioritaire (QCP) déposée par la défense au sujet de la garde à vue du couple. L’examen préalable de cette question avant l’examen du fond entraîne un délai supplémentaire et l’audience est reportée au 26 Janvier 2011.
Une cassette vidéo a justifié, selon le Parquet de Boulogne sur mer, les poursuites pénales pour « Corruptions de mineurs » en plus de celle de « Maltraitrances habituelles sur mineurs » déclenchées par la fugue et les plaintes de deux enfants Lavier. Cette cassette vraisemblablement très compromettante, n’a donc pas été visionnée comme prévu par les journalistes venus en grand nombre. Qu’elle puisse un jour être visionnée par la presse… c’est peu probable. Il s’agit de la cassette vidéo dans laquelle figure Aurore 18 ans, ex- enfant reconnu victime à Outreau, qui a été mise en garde à vue avec ses proches, mais non mise en examen, car mineure au moment des faits. Elle fait partie des 5 personnes proches du couple Lavier qui tous ensemble simulent des actes sexuels en présence de deux enfants.
Aurore est retournée vivre chez Franck Lavier son Beau- Père et Sandrine sa mère, acquittés en appel à Paris après avoir été condamnés pour viol et corruption de mineurs en première instance aux assises de Saint Omer en 2004. Sa cadette en revanche, a toujours maintenu ses accusations à l’égard de sa famille – entre autres – et elle est rrestée en famille d’accueil.
Aurore, que je dénomme Aurélie dans mon ouvrage «Outreaula vérité abusée»

http://www.hugoetcie.fr/Tous-les-livres/Documents/Outreau-La-verite-abusee

a été – rappelons-le – au centre d’une véritable mystification de l’opinion lors du procès de Saint Omer. Je décris cet épisode dans le chapitre intitulé « l’imposture de la virginité d’Aurélie » Le fait qu’elle soit vierge alors qu’elle dénonçait des viols a permis à la Défense d’emporter la conviction médiatique sur les soit-disant mensonges des enfants d’Outreau. Les sodomies et les fellations ont disparu de la nomenclature de ce qui est reconnu comme étant des viols. Les magistrats et les jurés ne l’avaient pas oubliée toutefois et Aurore âgée alors de 11 et 12 ans – et qui avait maintenu ses accusations durant les deux procès – a été déclarée victime de viols, agressions sexuelles et corruption de mineurs tout comme onze enfants d’Outreau. Malheureusement, le Président du Conseil Général du Pas de Calais, représentant légal des enfants, n’ayant pas voulu communiquer sur le verdict, l’emballement médiatique que l’on connaît a laminé la vérité judiciaire des enfants pour ne retenir que celle des adultes.
Dès lors, il a été ancré dans l’opinion ce que j’appelle dans mon ouvrage la storytelling, « les enfants carencés peuvent inventer des agressions sexuelles », storytelling au service d’une synergie d’intérêts médiatico-politiques pour les plus avouables.
Laquestion qui se pose est la suivante : qu’a t-il pu se passer pour qu’Aurore se rétracte, allant jusqu’à nier son statut de victime?
Précisons d’emblée que les allégations et les rétractations des adultes dans le domaine des agressions sexuelles ne peuvent en rien être comparées à celle des enfants et des adolescents. Le psychisme de ces derniers est en cours de développement, l’appréhension de l’impact du traumatisme sexuel ne peut relever uniquement du simple bon sens qui est pourtant si souvent bienvenu en psychologie.
C’est à la lumière de dizaines d’années de recul et des centaines d’études au long cours de victimes avérées, que la victimologie a pu mettre au point des protocoles d’investigation élaborés scientifiquement complétés et enrichis par les études cliniques et l’expérience personnelle.
Le cas d’Aurore, est celui d’une enfant d’Outreau reconnue victime judiciairement et qui, devenue adolescente, se rétracte dans un contexte très particulier. Elle avait maintenu ses accusations de viols durant les deux procès d’Outreau – elle avait 11 et 12 ans, il faut encore le rappeler. Les trois experts qui l’avaient examinée – dont moi-même – avions accrédité ses dires et objectivé la réalité d’indices liés aux agressions sexuelles tout comme le rapport de l’IGAS.

http://www.lefigaro.fr/france/20070422.FIG000000400_outreau_polemique_sur_un_rapport_de_l_igas.html

Elle est certes aujourd’hui devenue majeure. On n’entendait plus parler d’elle jusqu’à la diffusion de la vidéo de deux minutes – tirée du film de Serge Garde et postée sur You Tube par Jacques Thomet – qui a été regardée plus de 50.000 fois.

http://www.youtube.com/watch?v=d9kST4fOuLw.

Dans cette poignante vidéo,Chérif ( Kévin) Delay dit, les larmes aux yeux et la voix qui s’étrangle avoir été témoin du viol d’ Aurore – comme s’il «re-visualisait» cette scène, ce qui lui donne toute son authenticité. Ses motivations ajoutent encore à son authenticité. Il évoque cette scène parce qu’il souffre encore de n’ avoir pas pu à l’époque aider la fillette qui lui lançait des appels au secours: « Au secours Kévin, au secours kévin…aide nous »
Aurore ne veut plus rien entendre de son passé, interviewée par Sophie Des Deserts du Nouvel Observateur, elle a pris la parole pour dire qu’il mentait. L’article paru à l’occasion de la sortie du livre de Chérif Delay «Je suis debout» s’intitule « Outreau, le poison du doute ».
Il y est rapporté que des magistrats, des psychiatres, des psychologues et Pierre JOXE, ancien Ministre de la République, devenu Avocat d’enfants participaient à une Table Ronde de l’Institut de Criminologie de Paris Assas-Panthéon, organisée par Gérard LOPEZ psychiatre Expert judiciaire et Président de l’Institut de Victimologie.
Je présentais en ouverture de cette Table Ronde, un exposé de monouvrage « Outreau la vérité abusée ». Nous sommes tous traités de « révisionnistes » par la journaliste qui reprend en cela les propos de Me Dupond-Moretti. Or notre action n’est en rien motivée par une demande de révision des procès d’Outreau, mais par le souci de faire entendre la vérité judiciaire des enfants d’ Outreau.1Il est urgent que cette affaire ne serve plus de référentiel sur le mensonge des enfants que l’on ne croit plus désormais et que l’on ne peut plus protéger face à la pédo-criminalité.
Aurore venant au secours de la vérité judiciaire des adultes et renonçant à celle des enfants, aurait eu de plus le projet de venir dire à Chérif qu’il mentait, lors de la signature de son livre. Elle le prévient de ses intention selon Sophie des Désert qui rapporte ses propos « Je voudrais dire à Chérif d’ arrêter ses mensonges, il n’ y a jamais rien eu »
Pourtant, Chérif veut l’aider, elle et tous les enfants d’Outreau parce qu’il éprouve une profonde culpabilité, la culpabilité paradoxale des victimes. Menacé de mort, il n’a pas eu la force de dénoncer les faits dix ans auparavant alors que parmi les enfants il était le seul en sécurité durant la semaine, et qu’il pense qu’il aurait alors pu les sauver.
La France médiatique a dit, à la remorque des avocats de la défense, qu’Aurore n’avait pas été violée pour cause d’hymen préservé, sans faire état des autres formes de viols sans traces.
Coup de théâtre, quatre jours avant la publication du livre de Chérif : elle a fait partie des 5 adultes mis en garde à vue pour corruption de mineurs, et elle ne pourra donc pas se permettre après ce discrédit d’aller le traiter de menteur dans une librairie de Boulogne sur mer comme prévu. En revanche son oncle Laurent Lavier le fera.
Quelques semaines plus tard, autre coup de théâtre : Franck Lavier déposera plainte contre Chérif Delay pour « Menaces de mort ». Celui-ci écopera d’un rappel à la loi. Chérif Delay, magnanime, dira lors d’une interview sur RMC, qu’Aurore a le droit de rejeter son aide.
Aurore est-elle vraiment persuadée n’avoir rien subi? (Elle disculpe son beau-père et sa mère, certes, mais elle refuse également son statut de victime de viols alors que pour le moins, Thierry Delay, condamné à 20 ans de réclusion criminelle, n’a pas protesté de l’imputation de viol à son endroit). Impossible de le dire mais envisageons d’autres situations pour éclairer son comportement.
Révélationset rétractations.
Les agressions sexuelles chez les enfants et les pré-adolescents se répercutent dans leur psychisme d’une manière extrêmement complexe car le traumatisme impacte un cerveau en cours de développement. Les repères du bons sens généralement si bienvenus en psychologie ne sont ici d’aucun secours. Les praticiens de la victimologie infantiles savent en effet que la compréhension de ces phénomènes qui relèvent de ce que nous appelons métabolisation psychique requiert une vue d’ensemble enrichie d’innombrables expériences cliniques et scientifiques.
Le déclenchement de la révélation revêt des aspects très diversifiés chez le jeune enfant. En revanche, chez une pré-adolescente, l’on retrouve une sorte de modélisation classiquement repérable. En effet quand la révélation devient dénonciation cela relève d’un cheminement qui comporte 5 phases relativement simples à décrire:
La première phase concerne le processus d’identification cognitive ( un cours sur la procréation par exemple). Avec la seconde vient la prise conscience ( j’ai subi cette chose) et avec la troisième, le besoin impérieux de révéler émerge. Il s’ensuit une 4ème phase qui relève d’un sentiment d’irréalité, qui est le moment le plus délicat et qui débouche parfois sur une rétraction qui peut entraîner un retour de l’amnésie traumatique selon la manière dont elle est reçue.
La grille d’ analyse de échelle de Validité de YUILLE (SVA) prend en compte cette particularité au point 16 (sur 19 critères) qui est libellé de la sorte « Doutes à propos de sa propre déclaration », ce qui est un critère de validité et non pas l’inverse.
Ce qui revient à dire que ces faits mal identifiés et non gérables au plan neuro-psychologique, peuvent être refoulés provisoirement dans une sorte d’amnésie traumatique de protection car le processus de survie qui se met en place est un clivage, une dissociation selon Gérard Lopez qui permet à la victime de continuer à vivre normalement. La cinquième phase du cheminement concerne la restitution par des mots lors de la révélation. Cette restitution crée un nouveau réaménagement dans un contenant de protection dans lequel se dissout le contenu des images et du vécu corporel intrusif sous couvert d’une autre forme de protection.
C’est ce qui donne parfois au récit des victimes une tonalité factice qui amène le doute.
Il s’avère que l’amnésie traumatique perdure très longuement comme le révèle Jérôme Nozet2dans l’excellent documentaire de France 3 où la mort de sa mère provoque l’irruption des souvenirs des viols d’un ami de la famille. Le suivi en psychothérapie des victimes avérées ont mis en évidence les aléas de ce processus dont les variations peuvent être mises en évidence par les tests projectifs, ce qui a permis d’affiner ce type d’outil de l’examen psychologique lors des expertises, qui rappelons-le ici ne comportent pas moins de 40 critères de validation.
J’ai eu récemment l’occasion de revoir en consultation une jeune femme de 25 ans qui m’a révélé avoir été incestée par son père durant toute son enfance, alors qu’il exerçait ses droits d’hébergement.
Je l’avais suivie en thérapie pendant une année, elle avait alors 10 ans, sans qu’elle ne l’évoque jamais, alors que de sérieuses suspicions avaient provoqué un signalement de l’école. Elle présentait des masturbations compulsives qui entravaient gravement son suivi scolaire. Une procédure judiciaire avait alors été entamée puis classée. La jeune femme m’a précisé que lorsqu’on l’a interrogée à l’époque, elle ne faisait aucun rapport entre ce qu’elle subissait et ce qu’on lui demandait de manière pourtant très explicite au niveau de l’audition par la police (après les questions ouvertes, non suggestives, les questions se précisent et évoquent les attouchement sexuels). L’expertise qui travaille sur le récit spontané n’a pu qu’évoquer la présence d’indices significatifs au plan des tests et du comportement sans pouvoir valider une quelconque plainte.
Une fois que les révélations ont eu lieu, on peut assister à l’irruption de rétractations à un niveau plus ou moins avancé de la procédure. La question qui se pose alors est la suivante : Les rétractations après des révélations d’agressions sexuelles sont-elles fiables ?
Le thème des rétractations est tellement connu des professionnels qu’il fait partie intégrante de la formation sur la parole de l’enfant. J’ai pour ma part participé avec de nombreux experts en 1997, cela ne date pas d’ hier, à une journée consacrée à la «crédibilité des rétractations » lors des 15 jours de formation sur l’application des échelles de validité de la déclaration de viols et d’agressions sexuelles… L’année suivante, forte des centaines d’expertises effectuées depuis presque 10 années et de ma longue expérience de psychologue d’enfants, je commençais à enseigner cet aspect des déclarations aux professionnels qui pouvaient y être confrontés, comme par exemple les gendarmes de la brigade des mineurs de Liévin. Il n’y avait alors aucune réticence et il était admis qu’une rétractation n’impliquait pas nécessairement qu’il y ait eu de fausses allégations. C’était une avancée majeure au niveau de la victimologie infantile.
En effet, il s’avère que les rétractations d’enfants sont plus fréquentes que chez les adolescentes3. On le sait depuis la publication des travaux de SUMMIT qui dès 1983 avait bien repéré que ce traumatisme là, avait des spécificités telles que celle-ci : dès qu’on met en doute sa parole, par pression, intimidation et même par volonté de bien faire l’enfant est tout aussitôt pris d’un vécu d’irréalité qui provoque la rétractation. A cela s’ajoute l’ardent souhait d’avoir été victime, non pas de viols réels, mais d’un horrible cauchemar. L’adulte peut aisément lui suggérer, pour des raisons qui ne sont pas forcément malveillantes, que c’est le cas, qu’il a forcément rêvé, au grand soulagement – provisoire – de l’enfant…
Les rétractations ne sont pas toujours verbalisées comme telles, mais l’enfant peut être envahi par un mécanisme d’inhibition idéo-motrice, dès lors qu’il est question d’en reparler. L’Officier de Police judiciaire qui a espoir que l’expert psy qu’il a réquisitionné sur recommandation du Procureur de la République, pourra débloquer… est souvent fort déçu. Il ne s’agit pas forcément de comportement lié à des pressions psychologiques, mais bien souvent à une amnésie traumatique de survie psychique, car la prise de conscience des faits et leurs conséquences ne sont plus gérables autrement. Même si un grand nombre d’indices sont repérés, l’expertise psychologique ne peut aboutir et la procédure est interrompue s’il n’y a pas de verbalisation de révélation.
Ce même processus peut être analysé de façon très instructive quand on a affaire à des enfants qui ont subi une intimidation et une suggestion d’irréalité des faits de la part de leur agresseur et/ou de ses proches. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de l’observer et de l’étudier. La plus intéressante concernait trois enfants, des cousins âgés de 5 à 7 ans, que je devais expertiser et deux d’entre eux se trouvaient sous l’emprise de leurs parents – proches de l’auteur des faits – induisant l’idée qu’il ne s’était rien passé.
Quand les policiers leur ont révélé qu’ils les auditionnaient dans le cadre de viols et d’ agressions sexuelles, les deux enfants tombaient des nues. Or il se trouve que l’agresseur avait eu l’imprudence de mettre en ligne les viols en question sur des sites pédopornographiques repérés par les policiers de la section spécialisée. Les faits étaient donc bien avérés. De la même manière, les deux enfants ayant subi des pressions tombaient des nues également lors de l’expertise psychologique. Au niveau clinique et au niveau des tests, le rapport à la réalité pouvait cependant être repéré comme aberrant.
Le troisième enfant dont les parents n’étaient pas proches de l’auteur des faits a mimé les scènes spontanément tout en les verbalisant : « Il me pliait comme ça ( met les mains à terre ) et il faisait mal à mon Cucu ». (Comme les enfants d’Outreau sauf que ces derniers avaient l’effroi dans le regard et la terreur dans les postures ravagées par les tremblements ).
Il faut signaler enfin, d ‘où la nécessité d’effecteur pour les experts des thérapies de victimes, la survenue de rétractation lors du suivi thérapeutique. Il s’ agit là d’ une sorte de re-fermeture psychique plus ou moins provisoire, nécessaire à la reconstruction de l’enfant. L’amnésie est alors thérapeutique et non plus traumatique.
On voit donc que l’impact traumatique et la mobilisation de la mémoire permettant la restitution des faits d’agressions sexuelles obéissent bien à une métabolisation psychique très complexe et c’ est dans ce contexte qu’il faut analyser les éventuelles rétractations.
Rétractation aux assises
Il y a des cas où l’on peut se retrouver confronté à des rétractations aux assises. J’en ai fait l’expérience deux fois en tant qu’expert ayant examiné les victimes:
La première fois, avec une petite fille de 9 ans qui expliquait à la barre des Assises du Nord, que le Monsieur dans le box, ne lui avait rien fait après l’avoir enlevé sur sa mobylette et transportée dans la forêt. Elle expliquait qu’elle était tombée sur une branche en tombant de sa mobylette… Or je l’avais examinée à l’hôpital alors qu’elle avait subi une chirurgie réparatrice, elle était alors capable de décrire le détail des viols avec objet. La déposition du chirurgien a permis aux jurés de ne pas la croire…mais elle était entrée dans le processus de réparation psychique qui nécessite la re-fermeture du vécu corporel. Elle n’avait pourtant subi aucune pression puisque le violeur était un inconnu qui l’avait enlevée sur sa mobylette alors qu’elle était seule dans la rue. En l’absence de trace physique persistante (ce qui n’est pas le cas des sodomies), l’agresseur aurait pu être acquitté.
La seconde fois concernait une adolescente victime d’inceste. L’adolescente a fait machine arrière pour les viols en pleine audience et a maintenu ses accusations contre son père uniquement au sujet des attouchements. L’explication qu’elle a donnée à son entourage à l’issue du procès, est qu’elle estimait que son père avait été assez puni et qu’avec la peine qui couvrait la préventive, il pourrait sortir et s’occuper des frères et sœurs qui lui en voulaient d’avoir mis leur père en prison. Ce qui pouvait se comprendre au plan humain mais qui pose un grave problème quant à la jurisprudence qui en est tirée : l’adolescente reconnaissait devant les jurés qu’elle avait menti alors qu’il n’en était rien. Elle a été félicitée par les avocats de la défense alors que son avocat désavoué accusait le coup, en promettant de ne plus jamais s’occuper de la défense des victimes d’inceste.
Nous avons donc d’un côté une fillette qui n’avait pas sa place aux assises ( une vidéo des auditions à la gendarmerie mais aussi de l’expertise auraient été mieux venus) et une adolescente pour qui les assises devaient contribuer à reconnaître sa vérité et qui n’en a pas voulu. Deux rétractations bien différentes alors qu’elles n’ont pas été interdites de parler bien au contraire.
Il peut arriver que de ne pas parler soit également interprété comme une rétractation comme ce fut le cas pour Chérif Delay lors de sa déposition au procès d’Outreau en appel à Paris. Il avait parlé 2 heures durant aux assises de St Omer, courageusement, pour se rattraper explique t-il dans son ouvrage « Je suis debout» de ne pas avoir dénoncé plus tôt les viols, ce qui aurait permis, dit-il, d’épargner les autres enfants, et il croyait venir à Paris pour confirmer ses dires. Chérif Delay alors âgé de 15 ans, explique comment les injures et la pression de la défense lui ont fait perdre tous ses repères. Il a alors revécu la dissociation de l’enfant victime que l’on ne croit pas et qui brutalement ne sait plus rien : « je ne sais plus » répétait-il atterré . Il est reparti comme un automate et lorsqu’il a retrouvé sa lucidité, c’est comme si, dit-il, on lui avait mis un cocktail molotov dans la tête. N’ayant pu continuer à porter des accusations, son attitude était l’équivalent d’une rétractation. Et il en porte encore aujourd’hui la culpabilité, ce qui est – avec le reproche de ne pas avoir dénoncé plus tôt les viols – le moteur de son action rapportée dans son ouvrage écrit avec la collaboration du journaliste Serge Garde, spécialiste de la pédocriminalité.
Quant aux 3 rétractations d’enfants d’Outreau au procès en appel, elles ne sont tout simplement pas fiables psychologiquement compte tenu des circonstances effrayantes dans lesquelles elles ont été obtenues. Les enfants, 5 ans, après les faits, ont été interrogés avec brutalité, selon les témoins, par les avocats de la défense des accusés.
La protection des victimes face aux rétractations
Elle n’existe pas en tant que telle sauf lorsque l’on conseille en tant qu’expert d’éviter une confrontation avec l’auteur non pas pour des raisons de suggestibilité et d’intimidation voire de réactivation de l’emprise mais parce que cela peut augmenter le traumatisme. Or l’on sait que des rétractations ont lieu fréquemment à ce niveau du moins par le biais d’un blocage idéo-moteur.
Ensuite la prise en charge de la victime par les travailleurs sociaux et les services d’aide aux victimes s’avère être une protection efficace face à la rétractation.
Mais dans les cas où, par exemple, l’adolescente décide que c’est trop difficile ou que de toute façon le père ne recommencera pas… ou encore parce qu’elle ne veut pas, comme on l’a vu plus haut, « ruiner » et détruire sa famille, on risque le désaveu certes, mais ce qui est plus grave, c’est bien sûr l’installation d’une jurisprudence dont l’origine est erronée. Elle deviendra malheureusement un « référentiel » exploitable par la suite par les défenseurs des agresseurs sexuels.
Le thérapeute se trouve souvent en difficulté car dans ces cas là, la victime rejette très vite le psy ou le travailleur social qui la suit. Il arrive parfois que la famille se reconstitue et que l’adolescente se clive et se persuade qu’elle n’a rien vécu. Le risque constaté parfois est qu’elle reproduise, qu’elle devienne elle-même agresseur sexuel. En revanche, lorsque la victime a identifié l’agression et qu’elle a pu la dénoncer sans pression, elle est à l’abri de toute identification à l’agresseur.
Pour éviter cette pression, la victime peut être protégée de toute approche de son agresseur par décision judiciaire, par le biais de la préventive ou par l’éloignement. Cependant il n’est pas possible pour la justice d’éviter la pression de l’entourage de l’agresseur et la suggestion qu’il n’est pas celui qui fait l’objet de ses accusations. L’extrême fragilité du psychisme des victimes d’agression sexuelle qui ont vécu l’emprise et la robotisation explique l’adhésion possible à de telles suggestions. Une autre jurisprudence sera alors de nouveau exploitée au bénéfice des agresseurs et autres pédophiles et au détriment des victimes dont les avocats devront faire face à un nouveau référentiel. Ces derniers fleurissent depuis Outreau, et il devient de plus en plus difficile pour une victime de se faire entendre. Dans ces cas là, on peut constater que la victime est reconnue comme telle, mais l’agresseur peut être acquitté au bénéfice du doute sur son identification.
J’ai eu l’occasion de suivre en thérapie deux victimes dans ce registre-là, et en plus du traumatisme lié aux viols, c’est tout le rapport à la réalité qui a été bafoué.
C’est peu de dire qu’une victime est influençable. Une victime est destructurée, le contact avec la réalité subit des infléchissements susceptibles d’être exploités.
La vérité victimologique est souvent bien différente de la vérité judiciaire, comme nous l’apprennent les nombreuses victimes non reconnues, suivies en thérapie.
C’est pour cela qu’il est totalement injustifié d’utiliser la vérité judiciaire comme une jurisprudence, qui ferait d’une rétractation un mensonge et qui l’imposerait non seulement aux professionnels en charge de ces problématiques, mais à l’ensemble de nos concitoyens.
1 12 enfants ont été reconnus victimes de viols, agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme.
2 vhttp://forums.france3.fr/france3/Victimes-d-un-pedophile-le-combat-d-une-vie/jerome-bravo
3 P 69 « Outreau la vérité abusée »

26 avril 2011
Le Monde
Chronique d’abonnés
Qui a peur des enfants d’Outreau ?
par Jacques Cuvillier, Retraité de l’enseignement supérieur
22.04.11
Qui a peur des enfants d’Outreau ?

Pas possible ! Ils bougent encore. On les aurait presque oubliés, on n’y pensait plus, sauf à la manière d’une vague idée planant dans les esprits comme les restes d’un ancien cauchemar. Ces enfants qui mentent et qui, avec l’appui de vilains juges et de vilains experts, pourraient bien vous envoyer au trou. On aurait même cru définitivement acquise, une autre manière de considérer les auteurs présumés des violences faites aux enfants. Une manière empreinte de sagesse et de circonspection. Attention, Outreau !

Et voilà qu’ils apparaissent à nouveau. Cela commence par Chérif, dont une courte vidéo parcourt le net, annonçant un reportage plus long et détaillé de Serge Garde. Et cela ne s’arrêtera pas là. C’est qu’ils grandissent ces enfants, et leur mémoire ne s’efface pas. Que les envolées tonitruantes des robes noires aient pu sembler les confondre, à leur jeune âge, calés contre toute logique dans un box d’accusés1, déposant à la barre à deux mètres de leurs parents et des autres personnes qu’ils avaient dénoncés, pressés de questions déstabilisantes pendant des heures, parfois tournés en ridicule, quoi d’étonnant ? Quel tour de force pour la défense !

Mais la rancœur est tenace et l’injustice motrice. La maturité redonne des forces, le besoin de parler prend le dessus, le cri qui s’élève est une question vitale : rétablir pour survivre. Rétablir ce qui n’a pas été entendu, ce qui a été entendu, mais n’a pas été compris, rétablir les faits reconnus qui ont été écartés.

Qui a peur des enfants d’Outreau ? Sur combien de personnes passe le frisson ? Douze enfants formellement reconnus victimes, mais où sont passés les agresseurs ? Comment, face à eux, les avocats de la défense vont-ils pouvoir rester droits dans leurs bottes ? Comment les petits soldats et soldates des médias qui ont suivi la défense avec tant d’empressement vont-ils justifier à postériori leur manque de prudence ? Comment ceux qui ont digressé sur les leçons de ce fiasco vont-ils rebondir pour ne pas perdre la face ? Comment réagiront finalement toutes les personnes qui vont se sentir trahies par les acteurs qui, chacun à leur manière ont relayé et amplifié une histoire mythique qui va bientôt se trouver mise à mal ?

Au total, le grand déballage auquel on peut s’attendre va concerner du monde. Pas seulement ceux qui craignent une perception réajustée de ce drame. À côté d’eux, dans l’ombre de l’indifférence, il y a la cohorte de toutes les victimes silencieuses, celles auxquelles aucune justice n’a été rendue. Celles-là ne craignent pas les témoignages des enfants d’Outreau, car ces témoignages parleront aussi de leur propre souffrance.

1Voir le livre « Outreau, la vérité abusée » de Marie-Christine Gryson-Dejehansart, éditions Hugo & Cie, 2009

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