DE VILLEPIN

22 octobre 2010

par Jean-Pierre Tailleur, journaliste franco-argentin et auteur de l’essai ‘Bévues de presse’

(publié dans www.enquete-debat.fr )

Les médias ont engendré et occulté un malaise, une affaire Betancourt. Il est temps de débattre, en France, au sujet de ce cas d’école peu reluisant pour le métier d’informer et inquiétant pour la communication citoyenne.

Ingrid Betancourt est sortie une nouvelle fois de l’ombre cet automne 2010, deux ans après la fin de sa captivité hyper-médiatisée. La parution le 21 septembre, dans une dizaine de pays, de Même le silence a une fin, ses mémoires des années de détention par les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), a fait réémerger cet étrange objet médiatique «IB». Détaché du contexte socio-politique sud-américain qui en a fait sa légitimité, le phénomène a de nouveau frappé en France tout particulièrement. Pendant deux semaines, on a reproduit les mauvaises pratiques journalistiques répétées depuis une décennie, sans tirer les leçons des erreurs passées.

Le récit de Betancourt, long de près de 700 pages, très personnel et souvent poignant, a été amplement résumé dans la presse écrite ou dans des émissions de télévision et de radio de grande écoute, sans être contredit. L’ancienne otage des FARC y raconte son enlèvement le 23 février 2002, ses tentatives d’évasion et ses plus de six années et quatre mois de galère dans la jungle. La Franco-colombienne sera libérée avec 14 autres prisonniers début juillet 2008, au cours d’une opération militaire ayant tous les ingrédients d’un film d’action. Cet épilogue mettra également fin aux gesticulations maladroites du gouvernement français, dont l’égoïsme et l’arrogance à l’égard de la Colombie ont généralement été occultés par les rédactions françaises.

Des dizaines d’otages «politiques» – sans compter les «économiques» pour les rançons – vivent encore le calvaire de Betancourt dans l’indifférence des mêmes journalistes. On nous avait pourtant dit que la médiatisation du cas IB contribuait à ne pas oublier les autres victimes. Le livre est d’ailleurs sorti au moment même où l’État colombien remportait un nouveau succès contre les FARC, sans que la presse française ne mette l’histoire personnelle de Betancourt dans ce contexte. La mort de Víctor Julio Suárez, alias Jorge Briceño ou le «Mono Jojoy», abattu pendant une opération militaire lancée ce même 21 septembre 2010, a été peu traitée en effet. Cette étanchéité, entre d’une part le décès (dans des circonstances qui méritent d’être éclaircies) de l’un des principaux ravisseurs de Betancourt, et d’autre part la parution concomitante de son nouveau livre, est révélatrice. Elle illustre des pratiques qui nuisent à l’information du public tout en prétendant le contraire.

Même les journaux les plus sérieux semblent parfois fonctionner comme les programmes de télé réalité. A l’égard de la Colombie comme avec d’autres pays «exotiques», ils n’ont alors d’yeux et d’oreilles que pour les douleurs ou les exploits d’individus qui ont fait l’objet d’un casting préalable et contestable. La couverture asymétrique des actualités labellisées IB et du conflit encore en cours au nord des Andes aurait dû créer des controverses au moins aussi retentissantes que celles suscitées par ces émissions, si critiquées au moins, elles.

On l’a vu aussi avec les 33 mineurs chiliens, dont le sauvetage n’a pas permis de mieux connaitre leur pays, en dépit d’une illusion entretenue par sa sur-médiatisation. Ou encore avec Diego Maradona depuis trois décennies, par rapport à l’Argentine. Cet intérêt pour l’Amérique latine depuis une perspective avant tout «people», ne rend-il pas «peu disponibles» les cerveaux pour les questions de plus grand importance (pour reprendre une expression popularisée par un ancien patron de TF1)? Le divertissement par l’information, auquel a souvent donné lieu le phénomène IB, nuit plus par son impact sur les citoyens instruits et responsables, que les jeux ouvertement destinés à un public futile.

Un traitement médiatique spécial

Betancourt commence à être sur-médiatisée en 2001, peu avant son rapt par les FARC, quand sort son premier livre La rage au cœur. Il s’agit un coup marketing très réussi de l’éditeur parisien Bernard Fixot, truffé de postures et d’accusations mal étayées sur la situation politique en Colombie. L’hystérie IB, dont les prémices se situent à ce moment, s’explique davantage par cette campagne éditoriale que par les attaches de l’auteur avec la France. Pour preuve, le sort de Français victimes comme Betancourt, de groupes terroristes de la région, a été complètement ignoré. Notamment ceux d’Aïda Duvaltier, enlevée un an avant elle et morte en captivité, et de Marc Beltra, étudiant disparu dans le sud de la Colombie en 2003. Ou encore celui de Christophe Beck, décédé récemment dans une indifférence générale lui aussi. Etabli au Venezuela et séquestré durant plus d’un an en 2005-06 par l’ELN (Armée de libération nationale), ce dernier a même raconté ses malheurs dans un livre intitulé L’otage oublié, paru en février 2009.

Depuis que les radios rapportent les affaires à tiroir de la milliardaire Liliane Bettencourt, les auditeurs doivent parfois attendre quelques secondes avant d’éviter la confusion. Mais au-delà de l’homophonie, il y a aussi des similarités entre les sommes hors normes dont jouit l’héritière de L’Oréal, et l’espace immense réservé à Betancourt dans la sphère médiatique. L’ancienne otage reste présentée comme une égérie en France – des lieux publics portent toujours son nom – malgré une image ternie par certains de ses anciens codétenus, et les remarques majoritairement acerbes du public dans les forums. Sa récente demande d’indemnisation, démesurée, à l’Etat qui l’a libérée de la bande criminelle alors que son enlèvement se devait surtout à son imprudence, a également été mise à son passif.

Ces bémols ont été rappelés, sans insistance, lors des entretiens publiés ou diffusés durant la promotion de Même le silence a une fin. Mais ils ont surtout eu pour effet d’alimenter la scénarisation de l’image de l’ex-députée et sénatrice, comme les disputes entre participants dans les émissions de télé réalité. Ces réserves ont permis de mettre du sel dans les interviews, en effet, sans que le traitement médiatique IB ne soit remis en question.

Une histoire qui a démarré il y a bientôt dix ans

Alvaro Uribe

Au début du millénaire, les journaux français font d’abord de la future otage un acteur politique majeur de la Colombie, une héroïne voire même une présidentiable plausible. Or, candidate aux élections de 2002, elle est créditée d’un nombre négligeable d’intentions de votes au moment de sa séquestration, à moins de trois mois du scrutin. Ensuite, durant sa captivité, les familles Betancourt et Delloye (du nom de l’ex-mari de l’otage et de ses enfants) désinforment sur la réalité colombienne. Elles ont constamment un accès privilégié aux médias, et les instrumentalisent afin de diaboliser Alvaro Uribe. Le tort du président, démocratiquement élu peu après l’enlèvement, est de se montrer ferme avec les guérilleros. Il a certainement ses parts d’ombre avec les paramilitaires et d’autres alliés infréquentables, mais les rédactions ne font généralement pas le travail de préciser ce qui est vrai et ce qui est faux dans ces accusations.

La plupart des intellectuels, des journalistes et des artistes – le chanteur Renaud notamment – qui apportent un soutien aveugle et exclusif à la défense légitime de la captive, se comportent de façon irresponsable. Ce lobbying jouant sur l’émotion, comme en télé réalité mais avec des conséquences plus inquiétantes, n’hésite pas à rendre Uribe encore plus coupable que les FARC. Les Betancourt-Delloye sont les «idiots utiles» d’un mouvement classifié comme terroriste par l’Union européenne, tandis que les médias français deviennent les leurs. Le manque relatif de reportages approfondis ou de commentaires correctifs sur le conflit colombien n’a jusqu’à présent pas fait l’objet de questionnements sérieux, y compris dans les essais prétendant dénoncer le maljournalisme à la française.

Pendant des années, les émissions, les articles, les points de vue sur la Colombie apportent rarement les nuances nécessaires aux attaques contre Uribe (dont le père a été assassiné par les FARC en 1983). On s’interdit d’expliquer les contraintes de la multiplication des enlèvements et de la lutte anti-terroriste. Les journalistes et chroniqueurs en tous genres, notamment dans les émissions d’info-divertissement, acceptent d’être eux aussi des otages en quelque sorte. Ceux d’une source principale, une famille avant tout soucieuse de libérer «sa» prisonnière des FARC, qui va parfois romantiser ce groupe de délinquants.

Certains reporters et commentateurs produisent un travail équilibré de mise en contexte, mais ils sont réduits au silence, parfois de force. J’ai notamment le souvenir d’une émission d’actualité politique pourtant intitulée «Revu et corrigé», durant laquelle Paul Amar interroge deux journalistes de retour de Colombie, auteurs d’un reportage sur les FARC diffusé par le magazine VSD. Le présentateur ne veut pas les entendre expliquer pourquoi selon eux, IB tient alors plus du «microcosme parisien» que d’un enjeu majeur dans un pays gangrené par des vastes zones de non-droit (France 5, le 12 avril 2008). Révéler une information qui sort des clous fixés par le consensus ambiant est une mission quasi-impossible. A comparer avec la facilité avec laquelle, en sens inverse, on s’indignera des médias chinois qui n’informent pas sur l’attribution du prix Nobel de la paix…

Les personnes pouvant enrichir l’information avec un éclairage différent, quitte à le contester, ne manquent pourtant pas, même en France. Il s’agit notamment d’Eduardo Mackenzie, journaliste colombien basé à Paris, et de Jacques Thomet, ancien chef du bureau de l’Agence France Presse à Bogota. Pendant la captivité de Betancourt, le premier écrit un somme historique remarquable, Les FARC ou l’échec d’un communisme de combat, tandis que le second publie une enquête très bien documentée sur les scandales liés au phénomène IB, Ingrid Betancourt: histoire de cœur ou raison d’Etat? Les médias n’interrogent que très rarement des connaisseurs du dossier comme eux, permettant de compléter les points de vue des Betancourt-Delloye et de rappeler à l’ordre la diplomatie française. Ils pratiquent la censure, préférant solliciter les avis convenus des comités de soutien, dont les porte-paroles sont catapultés experts de la Colombie. Leurs propos, souvent angéliques pour ne pas dire niais, sont eux aussi généralement pris pour argent comptant.

Des sources et des scandales occultés

Dés le début de la détention, les rédactions fautent par passivité et par excès d’émotion. Comme l’expliquera Mackenzie dans son essai El enigma IB (publié en décembre 2008 dans son pays), «les livres, éditoriaux, reportages et commentaires lucides et courageux» font «exception» chez les «journalistes et intellectuels français». Par exemple, les rédactions ne réagissent pratiquement pas à la couteuse tentative de sauvetage, façon «pieds nickelés», lancée par Dominique de Villepin en juillet 2003 dans la forêt amazonienne.

A cette époque, le futur chef du gouvernement, alors ministre des Affaires étrangères, est pourtant au centre d’un conflit d’intérêt et d’un couac diplomatique méritant la une de tous les journaux. Proche de Betancourt, il vient de provoquer une crise avec le Brésil et la Colombie, leurs présidents n’ayant pas été informés de l’envoi sur leurs sols d’une équipe d’agents français transportés par avion militaire. Thomet revient en détail sur ce scandale dans son livre, paru en janvier 2006, mais les médias – même ceux qui ne s’intéressent qu’à la politique politicienne – négligent aujourd’hui encore ce gros caillou dans les chaussures du présidentiable Villepin. De même, ils restent apathiques devant le fait que la sœur de l’otage partage sa vie avec le directeur des Amériques au Quai d’Orsay, ancien ambassadeur en Colombie. D’ordinaire, des conflits d’intérêt bien moins problématiques arrivent à semer le trouble…

Les pressions de Paris pour libérer Betancourt redoublent avec l’élection de Nicolas Sarkozy, début mai 2007. Dés l’annonce de sa victoire, le nouveau président fait de IB une cause nationale et reçoit la famille de la captive (en s’engageant aussi pour les infirmières bulgares détenues en Lybie). Les commentateurs ne s’interrogent pas sur cette priorité accordée aux malheurs d’une otage qui représente si peu en Colombie et presque rien en France, si ce n’est dans la sphère médiatique. Les gardiens de la morale républicaine préfèrent concentrer leur indignation sur la fête organisée au restaurant Le Fouquet’s sur les Champs Elysées, le soir de l’élection. La focalisation sur IB de la nouvelle présidence a pourtant une dimension «people» elle aussi, qui mérite d’être soulevée par la presse sans minimiser les malheurs de l’otage.

Hugo Chavez

Sarkozy aurait pu suivre les recommandations d’un papier rare, publié un mois plus tard dans Le Monde. «La Colombie est une démocratie libérale, sans comparaison avec, par exemple, ce que semble vouloir instaurer Hugo Chavez dans le Venezuela voisin», explique Stephen Launay, chercheur associé à l’Institut des hautes études d’Amérique latine (édition datée du 7 juin 2007). «La France semble vouloir dépasser les cafouillages antérieurs (la tentative ubuesque de sauvetage d’Ingrid Betancourt sans consultation des autorités colombiennes en juillet 2003). Elle continue toutefois de résumer la Colombie à la terrible affaire Betancourt qui devrait être remise dans son contexte (près de 700 personnes enlevées en 2006)».

Les faux (premiers) pas de Sarkozy

Cet avertissement passe inaperçu, et sur la place publique, on se garde bien de critiquer l’axe Elysée-IB en train de se substituer à la politique latino-américaine de la France. Même chez les plus acerbes détracteurs du sarkozisme, on a jusqu’à présent rarement relevé une telle incongruité. Les faux-pas se sont accumulé pourtant, dans l’indifférence de rédactions plus promptes a blâmer le moindre «casse toi pauv’con» prononcé par le chef de l’Etat (en réaction à une agression verbale).

Durant la première année de sa présidence, Sarkozy et son ministre Bernard Kouchner poussent Bogota à faire les concessions les plus insensées en vue d’un «échange humanitaire», sans que les médias parisiens ne bronchent vraiment. Le 20 novembre 2007, le président Chavez, auto-propulsé médiateur à succès des FARC, est même reçu à l’Elysée. Alexandre Adler, sur France Culture, est une des rares voix qui invitent le gouvernement français à ne pas déstabiliser Uribe en faisant le jeu de son voisin vénézuélien, accusé de soutenir les guérilleros. Mais ce type de critique, provenant d’un ennemi déclaré du «chavisme» et de ses appuis chez les alter-mondialistes français, est prévisible. A l’instar des billets d’Ivan Rioufol dans Le Figaro ou d’une tribune d’intellectuels pour la plupart étrangers et «connotés» eux aussi, publiée par Libération.

Ces points de vue perçus comme partisans ont moins de chances de sensibiliser l’opinion, et de pousser les décideurs politiques vers plus de réalisme. Il en est de même avec le commentaire isolé d’un journaliste mexicain, interviewé par la chaine d’information continue France 24, s’étonnant que Sarkozy et Chavez se rencontrent pour une affaire mineure malgré leurs profonds désaccords sur l’Iran. Cela mérite au moins un mini-débat.

Les pays européens rechignent à recevoir le controversé président vénézuélien, à quelques exceptions près comme le régime biélorusse. Sarkozy le fait pour des raisons douteuses au niveau humanitaire et ridicules sur un plan géostratégique. Chavez arrive d’ailleurs les mains vides à l’Elysée, n’apportant rien de consistant sur Betancourt, suite à quoi Uribe lui retire son mandat de médiateur avec les FARC. Mais conditionné par l’activisme des Betancourt-Delloye et protégé par l’apathie des médias, Sarkozy demande au président colombien de revenir sur sa décision sans craindre d’être critiqué. On imagine ce qu’on dirait, en France, si un Silvio Berlusconi se mêlait ainsi du règlement de la question corse…

Des couacs et mensonges par omission à répétition

Durant des années, les médias français ont globalement minimisé la culpabilité des FARC, ignoré l’irresponsabilité de Paris dans ses contacts avec Bogota, et gardé le silence lorsque les faits ne correspondaient pas au tableau imposé au public. Les exemples se sont accumulés dans la foulée des pieds nickelés de Villepin, envoyés en mission pour une urgence plus privée qu’humanitaire. Pas d’indignation lorsque plus tard, le Premier ministre François Fillon se dira prêt à recevoir en France des «prisonniers politiques» colombiens si les FARC libèrent Betancourt. Ou quand un proche de la captive assimilera les objectifs des guérilleros sud-américains avec la cause palestinienne.

La liste est longue. Pas d’objections non plus après les appels de Kouchner à reprendre des négociations vouées à l’échec. Ou lorsque durant des mois, un immense poster placardé devant l’Hôtel de ville de Paris prête à confusion, insinuant que Betancourt est une détenue politique de la Colombie. Silence quand sur une grande radio, le ministre des Affaires étrangères qualifie de «mauvaise nouvelle» la mort d’un chef des FARC. Mutisme quand le président brésilien Lula, lors d’une rencontre au sommet en Guyane avec Sarkozy, lui demande d’arrêter d’interférer dans les affaires d’Uribe. Discrétion sur les manifestations contre les FARC organisées dans de nombreux pays, ou sur l’assassinat par ces derniers de 11 députés otages. Apathie médiatique quand il est clair que la libération d’un cadre du mouvement terroriste, demandée par Paris, n’a servi à rien. Etc. Dans son ensemble, la presse française fait passer la compassion avant l’information, abandonnant sa mission de contre-pouvoir et se contentant de reproduire la version officielle en dissimulant tout élément qui peut la contredire, ou simplement la nuancer.

Suite à ces bévues, répétées de façon passive ou active, les rédactions se montreront également incapables d’un minimum d’autocritique (laquelle aurait également permis de saluer les rares reportages ou commentaires pertinents et honnêtes). Certes, après l’annonce de la libération de Betancourt, le 2 juillet 2008, une partie de la presse blâmera enfin le gouvernement pour la gestion de «son» problème colombien. Les faits ayant donné raison à la fermeté d’Uribe, L’Express soulignera un «échec de la diplomatie» française (dans son numéro daté du 10 juillet). Mais cette critique reste sur le terrain politique, et l’hystérie médiatique se poursuit, atteignant des sommets au moment de ce dénouement.

La corporation des journalistes n’est toujours pas revenue sur ses fautes autour du cas IB. Il suffisait pourtant de lire les réactions de lecteurs dans les sites des journaux ou des émissions, en contradiction avec ce qui avait été dit ou raconté dans leurs espaces d’information, pour prendre la mesure des reproches qui pouvaient leur être fait.

La défaite des critiques du journalisme français

Ce maljournalisme moutonnier, et sourd aux réprobations de son public, méritait d’être débattu sans attendre la fin, heureuse ou pas, de la séquestration. Il est devenu un cas d’école sur le manque de professionnalisme et l’excès d’émotion dans le traitement de l’actualité. Mais ses effets, particulièrement néfastes sur les décideurs politiques trop sensibles à l’exposition médiatique, ne sont même pas discutés dans les instituts de journalisme. L’émission Arrêt sur images l’a pourtant traité le 10 juin 2007, peu avant de disparaitre des programmes de France 5 et d’adopter un profil bas sur Internet. L’équipe de ce rendez-vous hebdomadaire, animé par Daniel Schneidermann et consacré à la critique du journalisme, a évoqué l’absence de remises en cause des propos des Betancourt-Delloye, et même un «syndrome de Stockholm» vis-à-vis des FARC. Mais ces remarques, au demeurant tardives, seront une exception qui confirme la règle.

Ingrid Bétancourt

Même Schneidermann semble les avoir oubliées dans sa chronique de Libération du 7 juillet 2008. Il y concentre ses attaques sur la religiosité affichée de Betancourt quand elle réapparait vivante, et sur la récupération par Sarkozy – avec la complicité de ses alliés dans les médias – d’un événement qui lui a totalement échappé au bout du compte. Au Monde, le visage de Betancourt continue de figurer dans la première page du site internet pendant plus de six mois, sans que les journalistes du quotidien ne semblent s’en étonner.
Plus grave, aucune critique du journalisme français parue ces dernières années ne s’intéresse à ces bévues. Même les plus promptes à stigmatiser la promiscuité de Sarkozy avec les médias, ignorent l’omerta sur une diplomatie consternante, centrée sur le sort d’un otage au détriment d’un subcontinent de plusieurs centaines de millions d’habitants. Frappés du même aveuglement que le gouvernement et la presse, les essayistes ne tentent pas de tirer les leçons de ce fiasco informatif. Leurs livres ressassent les mêmes histoires, du reproche fait aux éditorialistes «oui-istes» lors du referendum de 2005 pour le Traité européen, à «l’affaire du RER D» (du nom du train où une fausse attaque antisémite fut médiatisée en 2004). Comme «Timisora» pendant deux décennies (se référant aux mensonges sur le nombre de morts durant la révolution roumaine de 1989), ces critiques s’appuient essentiellement sur des exemples déjà connus, politiquement corrects, et plus anodins pour les rédactions que le malaise traduit par «IB».
J’ai noté une exception avec un livre au titre évocateur, Les journalistes français sont-ils si mauvais? Dans ce pamphlet confus et peu rigoureux, paru en mars 2009 et parrainé par la crème de la profession, son auteur François Dufour – un des principaux rédacteurs du «Livre vert» sur les problèmes de la presse écrite publié peu avant – aborde IB sur une question dérisoire. Il critique le choix éditorial de France 2 qui, dans un journal télévisé, a mis en avant les attaques de Ségolène Royale contre la récupération par Sarkozy de la libération de Betancourt. La sortie de l’ancienne candidate socialiste contre le président était justifiée pourtant, et en parler ne constituait pas en soi un exemple de partialité. Cela permettait à France 2 de corriger l’unanimisme officiel, bien qu’il eût été préférable que la chaîne fasse une longue enquête sur des mois de désinformation… L’autisme et les fautes récurrentes des médias n’ont pas non plus semblé troubler Dufour et ses pairs.

Une promotion éditoriale à sens unique

La publication de Même le silence a une fin, édité par Gallimard, offre une occasion de réfléchir enfin sur ces travers dus à un manque de curiosité et de reportage. Mais les médias se gardent bien, cela reste une constance, de faire la moindre introspection sur cette affaire. Ils se focalisent sur les conditions de détention, sur les souffrances physiques et morales endurées. Le cas de l’ex-otage franco-colombien est singularisé, mimant l’approche très personnelle adoptée dans son récit, sans que les intervieweurs ne montrent d’intérêt pour ce qui se passe actuellement en Colombie. La menace terroriste encore présente, les débuts du nouveau président Juan Manuel Santos (ancien ministre de la défense qui a piloté la libération de Betancourt), sortent des radars de la plupart de ceux qui présentent au public français un long récit sur la vie sous l’emprise des FARC.

Jean-Pierre Elkabbach fait un peu exception durant son émission matinale d’Europe 1, en faisant référence à la mort du Mono Jojoy au début de sa conversation avec l’auteur (4 octobre). Et au moment où le député socialiste Arnaud Montebourg traite TF1 de télévision crétine et délinquante, la note la plus juste que je peux lire ou entendre vient de Vincent Hervouet, interrogé par Thierry Ardisson sur Canal Plus (2 octobre). Le responsable des informations internationales de la première chaine et de sa petite sœur LCI rappelle que «les Colombiens avaient raison» face à une France maladroite dans ses négociations avec les FARC.

A de rares exceptions près, du «Grand journal» de Canal Plus au «20 Heures» de TF1, de France Culture au Monde et au Nouvel observateur, on suit à la lettre un argumentaire redondant, rêvé pour Gallimard. On ne revient pas sur les mensonges des Betancourt-Delloye et sur les bévues de la presse ou du gouvernement français. On ne relance pas l’ancienne captive lorsqu’elle donne des explications peu convaincantes sur sa demande d’indemnité. Franz-Olivier Giesbert parle d’un «très grand livre» qui «sera un classique, c’est clair!», lorsqu’il l’accueille dans son magazine politico-culturel de France 2 (1 Octobre 2010). Cette «antidote à l’ingridophobie ambiante», comme cela est dit aussi au cours de l’émission, fait déjà partie de la littérature concentrationnaire à entendre les critiques. Primo Levi ou Alexandre Soljenitsyne ont toutefois produit des témoignages autrement plus riches, car moins individualistes, sur la genèse des crimes décrits.

Robert Ménard, ancien président de Reporters sans frontières (RSF) aujourd’hui chroniqueur multicartes, tient un discours qui en dit beaucoup sur le malaise IB, mais de façon voilée. Dans un de ses billets hebdomadaires de RTL, il présente l’ex-otage comme une «grande bourgeoise qui se passionnait avant tout pour les intrigues de la politique française», en qui les électeurs pouvaient mal se retrouver (25 septembre). «On ne voulait pas entendre les Colombiens qui nous rappelaient qu’il y avait des dizaines, des centaines, des milliers d’otages comme elle, dont on parlait si peu», ajoute Ménard. «Nous avons construit une Ingrid Betancourt qui correspondait surtout à l’image que nous nous faisons de la victime, une sorte de sainte laïque très loin de la réalité».

Des outrances exprimant un malaise

Maintenant comme avant juillet 2008, pourquoi la presse ne l’a-t-elle pas souligné, à commencer par la revue spécialisée Médias, que dirige Ménard? Le fondateur de RSF évoque aussi les «malentendus d’aujourd’hui» autour d’une ex-otage «enfermée dans sa foi, tournée vers les puissants de ce monde, d’une sincérité parfois très calculée». Il serait plus juste de parler de malaise, voire même d’affaire médiatique IB, ces dénonciations vagues, tardives et anti-catholiques proférées sur RTL en étant une illustration.

De son côté, Laurent Ruquier ironise sur une «Madame Ingrid Betancourt» dont on dit qu’elle vit «quasiment sous le seuil de pauvreté», pendant son émission de grande écoute diffusée le samedi soir («On n’est pas couché», France 2, le 25 septembre). «Elle n’a pas dû beaucoup dépenser pendant six ans, faut pas déconner non plus!», commente l’humoriste sous les applaudissements et les rires. «On se demande si ce n’est pas ses preneurs d’otages, qui ne devraient pas être indemnisés pour l’avoir gardée pendant six ans.»

Entre la complaisance aveugle d’un maljournalisme de télé réalité, les moqueries outrancières des chansonniers et les insultes diffusées dans les forums d’internet, il manque un chainon. Celui d’une information responsable, qui approche la réalité sans s’interdire les angles qui dérangent. Ce renoncement et ce brouillage des médias français, remarquablement illustré par le cas IB, est fréquent face à des questions socio-économiques autrement plus fondamentales, de la reforme des retraites à la délinquance des jeunes… et aux défaillances de la presse.

Jean-Pierre Tailleur

29 janvier 2010 

La guerre de succession est en marche en France, deux ans avant la présidentielle de 2012, entre deux « tueurs », Nicolas Sarkozy le président opportuniste, et l’héritier, en tout cas celui qui se présente comme tel, du gaullisme social, Dominique de Villepin. La haine entre les deux figures de proue de la droite atteint déjà son paroxysme. 

Dans l'affaire Clearstream, une falsification de fichiers visant à imputer des comptes occultes à l'étranger à des personnalités, dont Nicolas Sarkozy, le principal accusé, Villepin, a été relaxé hier par le tribunal de Paris, mais deux de ses présumés complices condamnés à des peines de prison ferme. 

Le parquet avait demandé une peine de 18 mois avec sursis contre Villepin, qui avait alors dénoncé l’intention de Sarkozy, partie civile, de vouloir « le pendre à un croc de boucher ». Villepin avait été le dernier Premier ministre de Jacques Chirac, avec pour ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, avant l’élection de ce dernier à la présidentielle en 2007. 

Le triomphe aura été de courte durée pour Dominique de Villepin, visé par un appel du parquet moins de 24H00 après sa relaxe. Il devra comparaître dans un nouveau procès Clearstream, prévu dans un an, à la veille de la campagne pour la présidentielle.

 

« La décision est une décision de nature politique », s'est empressé de dénoncer Dominique de Villepin. Le procureur de Paris Jean-Claude Marin « savait qu'il n'y avait rien dans ce dossier à me reprocher », a-t-il ajouté. A 08H15, M. Marin, qui avait requis contre Dominique de Villepin 18 mois avec sursis et 45.000 euros d'amende, avait annoncé sur Europe 1 sa décision « d'interjeter appel ».
« De manière un peu surprenante, le jugement ne condamne pas Dominique de Villepin« , a dit le haut magistrat, ajoutant: « Tout n'a pas été dit dans cette affaire. Il y a place encore pour faire émerger une part de vérité ».
Alors qu'il couvait jeudi, l'esprit de revanche a repris le dessus vendredi, Dominique de Villepin allant jusqu'à dire que dans cette affaire Nicolas Sarkozy, partie civile, avait « menti » sur la date à laquelle il a été informé du dossier.
Cet appel « montre qu'un homme, Nicolas Sarkozy, le président de la République préfère persévérer dans son acharnement, dans sa haine plutôt que d'assumer la responsabilité de sa fonction en tant que garant de la justice française », a réagi l'ancien Premier ministre, relevant que M. Marin était « sous l'autorité hiérarchique du garde des Sceaux et du président de la République ».
Dès jeudi, le principe d'un second procès était acquis. Le mathématicien Imad Lahoud et l'ancien vice-président d'EADS Jean-Louis Gergorin, considérés comme les principaux auteurs du complot et condamnés à respectivement 18 et 15 mois ferme, avaient immédiatement annoncé qu'ils faisaient appel.
Nicolas Sarkozy avait fait savoir, lui, qu'il ne ferait pas appel. Cette annonce a été dénoncée comme intempestive par le quotidien Libération. Une partie civile, quelle qu'elle soit, peut faire appel sur les dommages et intérêts dans une procédure mais n'a pas le pouvoir de contester une relaxe. Ce rôle revient au seul parquet !
Les déclarations tardives de l’avocat du président, Me Thierry Herzog, laissaient clairement pressentir l'insatisfaction de son client. Il disait avoir « le sentiment » que « le ou les commanditaires n'ont pas été condamnés ».
Vendredi matin, M. Marin a assuré de son indépendance: « Je n'ai pas besoin de recevoir d'instructions de quiconque pour faire appel ». C'est « ma décision ».
Du point de vue du droit, cet appel est conforme à la pratique: sur les affaires sensibles, il est rare que le parquet, après avoir requis la condamnation d'un prévenu, se dédise et renonce à faire appel lorsque ce dernier est relaxé.
Mais les syndicats de magistrats sont bien peu convaincus par les dénégations de M. Marin. Cette affaire est une pierre dans leur jardin. Ils appellent en effet à une plus grande indépendance du parquet, trop lié selon eux au pouvoir politique.
« Je ne sais pas s'il a reçu des instructions, mais je constate que ça permet à M. Sarkozy de se montrer magnanime en disant +je ne fais pas appel+, et d'obtenir la poursuite de cette procédure contre son adversaire politique », analysait Matthieu Bonduelle, secrétaire général du Syndicat de la magistrature.
Selon M. Marin, le procès en appel pourrait avoir lieu « fin 2010 ou début 2011″. Dominique de Villepin y comparaîtra aux côtés de MM. Gergorin et Lahoud.
Vendredi, son avocat Olivier Metzner se montrait serein: « On voit mal comment l'argument remarquablement documenté du tribunal pourrait être infirmé en appel ».
  

 

http://programmes.france2.fr/cafe-litteraire/index.php?page=article&numsite=1487&id_article=3218&id_rubrique=1490

18 AVRIL 2009

Voici le lien, ci-dessus.

Je vous laisse voir et commenter.

J'y reviendrai ensuite.

14 avril 2009 

La gabegie du pouvoir français aura été totale depuis l’enlèvement en 2002 de la Colombienne Ingrid Betancur (de son vrai nom, francisé par la suite) jusqu'à aujourd'hui. Elle a été libérée le 2 juillet 2008 par l'armée colombienne dans une spectaculaire opération de sauvetage, sur ordre du président Alvaro Uribe, mais continue de recevoir la protection de gorilles français.

Il a fallu attendre le Canard Enchaîné (hebdo satirique) de demain 15 avril pour apprendre ce qui suit, dans un article intitulé: « L'Elysée veut priver les VIP de leurs gorilles » . Il y est question des réductions de budgets consacrés à la protection de certaines personnalités. Et d'évoquer la protection de l'ex-otage Ingrid Betancourt: 

« (…) La protection affectée à Ingrid Betancourt a couté au Trésor public, en neuf mois, 73 238 euros hors salaires. Rien qu'en hébergement et transport. C'est le ministère de l'Intérieur qui l'a avoué, le 31 mars, en réponse à une question du député UMP Lionel Tardy. Pourtant, les services de l'antiterrorisme français ont classé « 4″ (le plus faible) le niveau de protection dont doit bénéficier – hors Colombie, évidemment -l'ex-otage des Farc. En clair : elle peut désormais se débrouiller comme une grande… (…) » On attend avec impatience que soit connue la totalité des sommes dépensées par la France pour cette ancienne otage, depuis notamment la folle équipée sauvage commanditée par Villepin en 2003, avec notamment: 

-        l’envoi en Amazonie de 11 espions de la DGSE à bord d’un Hercules C-130 pour une opération ratée longue de dix jours, le 4 juillet 2003 (frais de fuel, de personnel, hôtel le plus cher de Manaus, location d’un avion, d’une vedette rapide). -        Les 25 voyages Paris-Bogota-FARC-Bogota-Paris + frais de séjour de l’espion français « 008 » pour rencontrer la guérilla sans aucun résultat, entre 2004 et 2008. 

-        La rançon payée par « 008 » (Noël Saez) à de faux guérilleros en 2003. -        L’envoi par Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères, d’un Falcon 50 de la présidence française de Paris à Bogota (et retour), avec au moins 6 personnes à bord, pour une autre tentative avortée de récupérer l’otage (mêmes frais d’hôtel, séjour, déplacements). 

-        L’envoi par Nicolas Sarkozy de l’Airbus présidentiel français le 3 juillet 2008 pour aller chercher Ingrid Betancur à Bogota avec sa famille + retour à Paris.  -        Et j’en passe… 

A vue de nez, le tout approche ou dépasse déjà le montant du prix Nobel de la paix que l’ex-otage croyait recevoir en 2008… 

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17 mars 2009 (Si les médias veulent publier cette exclusivité, j'en serais fort aise, mais svp citez mon blog en échange !)

Quand on a été pris en otage par la guérilla de Colombie, il vaut mieux s’appeler Ingrid Betancourt, alors candidate à la présidence colombienne et désormais aidée par la France, que de porter le nom de Christophe Beck, un entrepreneur français ruiné et désormais au bord de la misère.   Elle, qui s’est jetée dans la gueule du loup (les FARC) pour faire remonter une cote exsangue dans les sondages (0,3%), a été médiatisée pendant son calvaire, transformée en héroïne par le pouvoir français, et reçue à grands frais à Paris dans un hôtel 5 étoiles. 

Lui, séquestré à son corps défendant par l’autre guérilla de l’ELN de 2005 à 2006, est sans le sou après la vente de tous ses biens par sa famille pour payer une rançon de 600.000 dollars aux terroristes. A 64 ans, il vit avec son épouse Martine dans un mobile home prêté par un ami, près de Perpignan, avec une retraite de 1200 euros par mois.  Un abîme sépare les deux ex-otages dans le traitement par l’Etat français de leurs cas respectifs, mais bien au-delà de ce que j’avais déjà relaté ici et dans mon dernier livre sur Les secrets de l’opération Betancourt (Fayard). L’entretien que je viens d’avoir par téléphone avec Christophe Beck fait froid dans le dos, et va plus loin encore dans les révélations contenues  dans son récent livre L’otage oublié (Jean-Claude Gawsewitch). 

Pendant l’enlèvement d’Ingrid Betancourt, la famille et l’ex-mari de l’otage ont été reçus à de multiples reprises par les présidents Chirac puis Sarkozy, par les ministres des Affaires étrangères Villepin puis Douste-Blazy. Le battage des médias s'est amplifié sans relâche.

Pour sauver Christophe Beck, la France a opéré un hallucinant silence radio. « Mon épouse a envoyé une lettre recommandée à Jacques Chirac. Il ne lui a jamais répondu », s’exclame ce chef d’entreprise. « Aucune autorité parisienne ne l’a jamais reçue ni contactée. Ni Douste-Blazy, ni Noël Saez (note de ma part : cet ancien consul a effectué 25 voyages en Colombie pour tenter d’obtenir la libération d’Ingrid sans aucun succès), ni Daniel Parfait (note : alors directeur des Amériques au Quai d’Orsay et amant d’Astrid, la sœur d’Ingrid, qui n’avait pas divorcé de son mari comme je l’ai révélé ici), ni personne, à part un quatrième couteau du Quai », s’indigne-t-il. « Si je venais à rencontrer Douste-Blazy, je lui mettrais deux baffes. Il nous a pris pour des cons ! », assure l’ancien otage. Le mépris de l’ex-ministre face à la détresse du Français Christophe Beck contraste avec sa dévotion à la cause de la Colombienne Ingrid Betancourt. J’ai révélé dans mon livre déjà cité que Douste-Blazy avait osé proposer à un ami journaliste français, qui partait en reportage en Colombie, de transmettre un message aux FARC : vous libérez Ingrid et on vous retire de la liste des organisations terroristes ! Le collègue avait refusé. 

Pis encore. Le Quai et le consulat de France à Caracas (note : M. Beck avait été enlevé au Venezuela puis vendu à la guérilla colombienne par ses geôliers) n’ont cessé de demander à la famille du Français de « ne pas médiatiser. Ce fut abject. Ils ont même insisté pour que notre député-maire des Pyrénées Orientales, François Calvet (UMP), cesse de politiser mon affaire », révèle l’ex-otage. Son calvaire aurait pu « prendre fin six mois plus tôt, assure-t-il, si le ministère français avait accepté d’aider les miens pour obtenir un prêt de 10.000 euros – j’insiste sur ce point : ma famille n’avait pas demandé un don – afin de boucler la rançon. Le Quai n’a pas donné suite, alors qu’il nous restait un lopin de terre en France qui pouvait servir d’hypothèque. Ce refus a obligé ma femme à liquider notre propriété de 1.500 bovins, développée après des années d’effort, sept jours sur sept. Nous nous sentions un peu les ambassadeurs de la France, avec cet élevage d’abord bas de gamme devenu un bétail de race, que je présentais dans les concours agricoles ». 

Le parcours de l’ancien otage mérite d’être retracé. Patron d’une entreprise de construction métallique, « Beck & Cie » à Perpignan, il l’a revendue à ses ouvriers qui ont en fait une coopérative. Lui-même a contribué au montage de son capital, payé les juristes, et « fait du social », comme il aime à le rappeler, avant de partir pour une nouvelle aventure au Venezuela achevée dans les larmes.  « Leur société reste la première du Languedoc-Roussillon en la matière», dit-il avec fierté, en avouant que ses anciens employés « l’invitent régulièrement au restaurant ».  « Aujourd’hui, je commence seulement à reprendre des couleurs, explique-t-il, car quand on rentre d’un tel chemin de croix, on est déphasé, paumé, détraqué. Je me perdais même dans Perpignan que je connaissais pourtant comme ma poche ». Dans leur mobile home, Christophe et Martine ne pourront pas lire ce reportage. « Nous n’avons pas de ligne téléphonique fixe, et donc pas accès à internet… », avoue-t-il. 

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9 MARS 2009

Voici ma réponse à Noël Saez (photo) après son entretien au Figaro, que je vous transmets ci-dessous. J'espère que ce média la publiera. Je l'ai envoyée par courriel:

Auteur de deux livres sur la Colombie (« Ingrid Betancourt : histoire de cœur ou raison d’Etat » – Hugo Doc, et « Les secrets de l’affaire Betancourt »-Fayard), je suis cité – Jacques Thomet – à deux reprises ce lundi dans l’interview de Noël Saez à la Une du Figaro.fr. J’invoque le droit de réponse pour lui répondre et apporter mon té moignage, utile à la compréhension du dossier. Je compte sur votre déontologie pour le publier. 1-    Pour M. Saez, « les geôliers d'Ingrid Betancourt ont été achetés, ils n'auraient jamais libéré leurs otages ».  Il discrédite ainsi l’opération « Mise en échec »  (Jaque) et les risques mortels pris par les neuf agents secrets colombiens pour sauver 15 otages dont Ingrid, sans apporter aucune preuve à l’appui. Sa mission de six années comme émissaire français en Colombie (2002-2008) ne s’est traduite par la libération d’aucun otage malgré ses 25 voyages chez les FARC. L’amertume de l’échec ne justifie pas la mise en cause de l’exploit colombien. 2-    Noël Saez réfute mon affirmation selon laquelle l’action de la France avait « braqué » Bogota, pour assurer : « toutes nos démarches ont été faites à la demande du président colombien ». L’ex-consul de France est le seul à croire ce qu’il dit. Dans mon premier livre (« Ingrid Betancourt : histoire de cœur ou raison d’Etat »-Hugo Doc),  j’avais révélé que Noël Saez avait réalisé 5 voyages en 2005 en Colombie chez les FARC sans en aviser au préalable le gouvernement colombien. Dans l’un de ces déplacements, il avait même été retenu pendant plusieurs heures à l’aéroport de Bogota par le DAS (services secrets colombiens). La Colombie avait protesté auprès de Paris contre ces visites secrètes. 

3-    Selon Noël Saez, « depuis son retour en France, Jacques Thomet n'a pas essayé de me contacter, c'est que cela ne l'intéressait pas ».  Comment notre diplomate en retraite peut-il jouer avec la réalité ? Je l’ai contacté par courriel, mais il ne m’a jamais répondu. J’en ai les preuves écrites. 4-    Noël Saez dément avoir remis une rançon « à qui que ce soit » en Colombie. Hélas pour lui, son démenti est contraire à la réalité. Les 37.000 dossiers récupérés dans les ordinateurs de Raul Reyes, le n°2 des FARC éliminé le 1er mars 2008 par l’armée colombienne, ont tous été validés par Interpol. L’un de ces courriels adressé par Reyes à M. Saez lui reproche d’avoir versé un rançon à des escrocs qui s’étaient fait passer pour une délégation de la guérilla. Cette révélation est publiée dans mon livre sur « Les secrets de l’opération Betancourt » (Fayard). Notre ancien agent consulaire à Bogota ajoute qu’il « n’était pas sur cette opération en 2003 ». Mais la réalité est autre : il était chargé du dossier Betancourt depuis 2002, comme le confirme une lettre adressée à lui pat Raul Reyes le 1er juillet 2003, que j’ai publiée dans mon livre « AFP-Les soldats de l’information » (Hugo Doc). C’est tellement vrai que Noël Saez a vitupéré devant moi avec des noms d’oiseau contre les auteurs de « l’opération 14 juillet 2003 », Dominique de Villepin (alors ministre des Affaires étrangères, et ami intime d’Ingrid), et Daniel Parfait, alors ambassadeur de France à Bogota. « Ils m’ont flingué mes contacts avec les FARC, ces e… », éructait devant moi Noël Saez. Je dirigeais à l’époque l’AFP à Bogota, et tous les diplomates de l’époque en Colombie peuvent le confirmer.  Dans l’opération 14 juillet 2003, Villepin avait envoyé 11 agents de la DGSE pour tenter de récupérer Ingrid Betancourt, avec un fiasco total comme résultat.  5-    Selon Noël Saez,  « le travail du consul que j'étais à l'époque est de s'intéresser à la situation des Français en difficulté. Si Villepin n'avait pas été là, on aurait fait pareil ». Hélas, encore une fois, notre ex-consul oublie ses dossiers. Jamais la France n’a rien fait pour Aida Duvaltier. Cette héroïne française avait choisi de prendre la place de son mari, otage de la guérilla colombienne en 2001, parce qu’il était malade du cœur. Elle est décédée en captivité en 2006. L’ambassade de France n’a rien fait pour elle. 6-    «  L'exemple récent de Florence Cassez montre que la France s'intéresse à la situation de tous ses citoyens en difficulté », ajoute Noël Saez. Combien j’eusse aimé trouver la même dévotion de la France avec le sort tragique de Christophe Beck, cet ex-otage de l’ELN colombien en 2006 penda     nt un an. Sa famille a dû vendre tous ses biens pour payer la rançon de 600.000 dollars et obtenir sa libération. Le Quai d’Orsay s’est distingué avec son refus de prêter 10.000 euros à ses proches pour boucler le paiement aux terroristes. Ruiné, il vit désormais dans une caravane près de Perpignan.

Voici le papier du figaro.fr: 

Noël Saez : «Les geôliers de Betancourt ont été achetés»

Propos recueillis par Jérôme Bouin (lefigaro.fr)
09/03/2009 | Mise à jour : 18:17
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«Pour en finir avec les Farc, explique Noël Saez, il faudra nécessairement se mettre autour d'une table et engager un processus de paix». Mais ils «devront mettre fin aux enlèvements».
«Pour en finir avec les Farc, explique Noël Saez, il faudra nécessairement se mettre autour d'une table et engager un processus de paix». Mais ils «devront mettre fin aux enlèvements». Crédits photo : RICHARD VIALERON/LE FIGARO.

INTERVIEW- L'ancien émissaire français auprès des Farc et du gouvernement colombien conteste la version donnée par Bogota sur la libération de l'ex-otage. Il dément en revanche tout versement de rançon par la France au groupe terroriste.

Ancien consul de France à Bogota, Noël Saez a été chargé en 2003 par Dominique de Villepin de négocier un «accord humanitaire» en vue de libérer des otages. Parmi eux, Ingrid Betancourt. Moins d'un an après la libération de cette dernière, il publie «L'émissaire»* avec comme objectif de rétablir la vérité sur les négociations, mais aussi sur l'opération «Jaque», qui a permis la libération de l'ex-otage franco-colombienne le 2 juillet 2008. Ce jour-là, un hélicoptère d'une prétendue organisation humanitaire se posait dans la jungle. Les geôliers, persuadés que des facilitateurs internationaux proches de la guérilla doivent effectuer un transfert des otages, sont bernés. 15 otages sont libérés.

LEFIGARO.FR. – Qu'est-ce que le grand public ignore encore de cette opération de l'armée colombienne ?
NOËL SAEZ. - Le grand public ignore comment elle a été effectuée. En Colombie, la population est même persuadée que c'est le fruit d'un excellent travail de l'armée. Je veux démontrer le contraire. Les geôliers d'Ingrid Betancourt ont été achetés, ils n'auraient jamais libérés leurs otages. Mais ce que je considère important, c'est que les otages aient été libérés. D'ailleurs, aucun n'a été blessé. C'est aussi ce qui me fait penser que tout était préparé à l'avance. L'hélicoptère se pose, il n'y a aucun coup de feu tiré, c'est trop beau pour être vrai.

Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?
En février 2008, le président colombien Alvaro Uribe nous a informé, Bernard Kouchner et moi, avoir procédé à l'arrestation de la femme de Cesar, le geôlier de Betancourt. Elle avait d'importantes responsabilités au sein de la guérilla. Cesar a donc pu être «retourné» à ce moment. Puis, fin avril-début mai, un avocat colombien a reçu un envoyé de Cesar. Ce dernier s'engageait à libérer ses otages à condition de ne pas être extradé. Enfin, le président colombien a fait une déclaration dans laquelle il disait avoir été approché par un commandant détenant des otages et prêt à les libérer s'il n'était pas extradé. Il a précisé avoir donné son accord. Cette opération a été présentée comme un véritable film hollywoodien. Quand on connaît les Farc, c'est impensable que ça se soit passé comme ça.

La veille de la libération d'Ingrid Betancourt, Bogota avait annoncé votre départ pour rencontrer Alfonso Cano, qui venait de prendre la tête des Farc. Cette annonce visait-elle à détourner l'attention des Farc ?
Cette annonce était destinée à rendre crédible l'opération «Jaque» aux yeux des Farc. Bogota nous a utilisés. Cela dit, c'est aussi le rôle du médiateur.

Dans un livre paru fin 2008, le journaliste Jacques Thomet estimait que la France n'avait eu «aucun rôle» dans cette libération mais qu'au contraire son action avait «braqué» Bogota. Qu'en dites-vous ?
Mr Thomet écrit ce qu'il veut. Il n'était pas sur le terrain, moi si. Je ne suis bien évidemment pas d'accord avec cela. Nous n'avons jamais rien fait dans le dos du régime colombien. Toutes nos démarches ont été faites à la demande du président colombien. Depuis son retour en France, Jacques Thomet n'a pas essayé de me contacter, c'est que cela ne l'intéressait pas.

Citant les fichiers retrouvés après le bombardement du camp de Raul Reyes, Thomet estime que vous avez remis, au nom de la France, une rançon destinée à obtenir la libération de Betancourt. De l'argent qui aurait finalement atterri dans les mains d'une autre organisation, et non aux Farc. Est-ce exact ?
Il reprend ici une information d'une chaîne de radio-télévision proche du pouvoir. Cette chaîne parle d'une rançon remise en 2003. À cette date, je n'étais pas sur cette opération. Ensuite, je n'ai jamais remis un centime à qui que ce soit. Si un mail de Reyes évoque cette rançon, il est faux. Enfin, lors de ma toute première entrevue avec les Farc, on m'avait fait comprendre que Betancourt faisait partie des otages seulement «échangeables» dans le cadre d'un accord humanitaire.

Considérez-vous toujours que la stratégie consistant à parler avec les Farc était la bonne ?
Oui. Les Farc existent depuis plus de 45 ans, ils sont profondément ancrés dans la jungle colombienne. Pour en finir avec eux, il faudra nécessairement se mettre autour d'une table et engager un processus de paix. Pour cela, les Farc devront mettre fin aux enlèvements.

Après les critiques émises il y a quelques jours par ses trois anciens codétenus américains, vous avez reproché de votre côté à Ingrid Betancourt un manque de reconnaissance à votre égard. Pourquoi ?
Nous avons travaillé plus de six ans sur ce dossier, effectué plus de vingt missions dans la jungle. Nous n'avons jamais perdu le contact avec les otages et l'issue a été positive. Après la libération, je n'ai plus eu aucune nouvelle. J'ai sollicité sa famille auprès de qui j'ai manifesté mon désagrément. La moindre des choses aurait été de nous réunir pour savoir ce qui s'est passé pendant plus de six ans, cela ne l'a pas intéressée. Elle m'a envoyé une lettre. Puis je l'ai rencontré en décembre, à Mexico. Je lui ai dit. Pour moi, l'incident est clos. Elle a reconnu son erreur.

Ingrid Betancourt aurait-elle bénéficié d'un tel investissement du pouvoir français pour la libérer si elle n'avait pas été proche de Dominique de Villepin ?
Le travail du consul que j'étais à l'époque est de s'intéresser à la situation des Français en difficulté. Si Villepin n'avait pas été là, on aurait fait pareil. L'exemple récent de Florence Cassez montre que la France s'intéresse à la situation de tous ses citoyens en difficulté.

La France a-t-elle envisagé au cours de la détention de Betancourt, de faire sortir les Farc de la liste des organisations terroristes de l'UE et de leur permettre d'ouvrir une représentation diplomatique ?
Bien sûr. La condition était que les Farc libèrent tous les otages (et cessent de poser des bombes, ce qui est acquis). Ce retrait, que la France aurait sollicité auprès de l'UE, était temporaire, dans l'attente d'un processus de paix. Cette offre est toujours sur la table. Pour cela, il faut que les Farc mettent fin aux enlèvements, qu'ils cessent d'être des terroristes.

Selon un journal colombien, la Cour pénale internationale a obtenu le contenu des ordinateurs de Reyes, et des personnalités étrangères pourraient être amenées à témoigner. L'accepteriez-vous ?
Evidemment. Je n'ai rien à cacher.

3 février 2009 

L’intolérable indifférence du ministère français des Affaires étrangères dans l’affaire de l’ex-otage français de la guérilla colombienne en 2005, Christophe Beck (cf. mon article antérieur), ne doit pas jeter le voile de l’oubli sur l’action courageuse sur le terrain que mènent certains diplomates et policiers, comme dans la libération de Stépanie Minana en 2004 au Venezuela. 

Cette étudiante française de Biarritz (Pyrénées occidentales) avait été séquestrée pendant 46 jours dans un cul de basse-fosse par un commando de truands vénézuéliens et guérilleros colombiens qui exigeaient deux millions d’euros pour la libérer. Le Quai d’Orsay avait alors pour ministre le sulfureux Dominique de Villepin, ancien ami proche d’Ingrid Betancur (au nom francisé en Betancourt).

Non seulement Villepin n’a rien fait pour la libérer, mais ils n’a à aucun moment convoqué les médias, comme il le faisait à tout moment pour exiger du président Alvaro Uribe qu’il capitule devant les FARC pour accepter leur diktat et faire ainsi libérer Ingrid. Il avait y compris accepté que la France paye une rançon aux terroristes, versée en fait à de faux rebelles vite évanouis dans la nature.   

Pour Christophe Beck et Stéphanie Minana, le Quai n’a pas versé un seul denier. Abandonné par le Quai d’Orsay, Monsieur Beck est aujourd’hui ruiné, condamné à vivre dans une caravane près de Perpignan, après que sa famille eut vendu tous leurs biens au Venezuela pour payer la rançon aux terroristes colombiens. Vous comprendrez mon courroux (un euphémisme) quand j’ai su que le terroriste des FARC Wilson Bueno, alias Isaza, est désormais hébergé en France, et entretenu aux frais du contribuable, depuis deux mois, pour avoir libéré l’un des otages qu’il maintenait enchaînés à des arbres.

Quand il a été libéré, Christophe Beck avait souligné le contraste entre l’aide sur place apportée à sa famille pendant son calvaire de 13 mois par l’ambassade de France à Caracas, et l’indifférence du Quai, dont le directeur des Amériques n'était autre à l'époque que notre Daniel Parfait, bien connu de ce blog, pour être devenu l’amant (et non le mari) d’Astrid Betancur, la sœur d’Ingrid, quand il était ambassadeur en Colombie (2000-2004). Je reviendrai un jour sur l’action de ce dernier…  

Cette action des diplomates sur place au Venezuela, avec à leur tête l’excellent ambassadeur Pierre-Jean Vandoorne, apprécié de tous, que j’ai connu quand je dirigeais l’AFP dans la région, mérite d’être soulignée. Dans l’enlèvement de Stéphanie Minana, c’est cette ambassade qui a réussi à la sortir du guêpier. Quatre policiers français de l’ambassade étaient intervenus. L’un d’eux l’a sauvée, l’arme au point, en la couchant au sol quand ses geôliers avaient tenté de l’abattre. 

Le jour même de sa libération, j’avais pu parler au téléphone à Stéphanie. Je vous livre la copie de ma dépêche AFP du 25 janvier 2004 : 

« Encore sous le choc mais « si heureuse d'être là » après 46 jours comme otage au Venezuela, la Française Stéphanie Minana avoue avoir vécu « chaque seconde avec la mort » et tient à rendre hommage au policier français qui lui a « sauvé la vie », dans un entretien avec l'AFP depuis Bogota. 

   Etudiante en espagnol de 25 ans, elle avait été enlevée le 8 décembre à Valera, à 500 km au sud-ouest de Caracas, contre demande de rançon, avant d'être libérée vendredi lors d'un assaut des forces de l'ordre qui a fait un mort parmi les ravisseurs. Elle se reposait dimanche à la résidence de l'ambassadeur de France à Caracas, Pierre Jean Vandoorne.     »Dès que la fusillade a éclaté entre le commando vénézuélien et mes ravisseurs, un policier français s'est précipité sur moi, l'arme au poing, prêt à tirer pour me protéger », souligne-t-elle. Elle ne souhaite pas révéler l'identité de ce « merveilleux policier ». 

   L'assaut contre les auteurs de cette prise d'otage, au nombre de huit – sept Vénézuéliens et un Colombien – s'est déroulé dans la localité d'Agua Santa, à une cinquantaine de kilomètres de Valera, où l'un des frères de l'étudiante est industriel. Le commando policier, dont a fait partie un Français, était composé de vingt hommes.    Pendant ses 46 jours de captivité, « à l'air libre, exposée aux pluies, au froid, et à la grippe », l'étudiante française n'a eu accès « ni à un livre ni à la radio », mais aujourd'hui, elle « se sent si bien d'être en vie », ajoute-t-elle, qu'elle « ne réalise pas encore vraiment » ce qui lui est arrivé. 

   Pour tenir contre la « pensée de la mort permanente, à chaque seconde », elle « n'a cessé de prier et de songer à (sa) famille ». « J'ai lutté par amour, et cet amour m'a sauvée. C'est aux miens que j'ai aussitôt pensé dès que j'ai pris conscience d'avoir été arrachée aux bandits par la police », confie-t-elle.    Ses ravisseurs, qui exigeaient l'équivalent de deux millions d'euros pour la libérer, « ne lui disaient rien » sur leurs contacts avec sa famille. 

   Compte tenu de « l'enquête en cours », elle ne souhaite pas donner davantage de précisions sur ses conditions de détention, mais des sources de l'AFP avaient assuré samedi qu'elle avait été « fortement maltraitée et entravée ».    Stéphanie Minana a souffert de « déshydratation et de douleurs provoquées par ses liens », selon la police, mais elle ne se plaint aujourd'hui que des « amibes » contractées par une eau non traitée. « Je n'avais à manger que des féculents », poursuit-elle. 

   Originaire de Biarritz (sud-ouest de la France), l'étudiante a l'intention de regagner la France après ce qu'elle qualifie de « calvaire », mais « pas tout de suite », car elle a besoin de « se refaire une santé physique et morale ». 

Le 4 février suivant, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy avait décoré à Paris les quatre policiers français qui avaient participé à la libération de Stéphanie Minana. Après les avoir assurés de sa « reconnaissance » et de « l'admiration de nos compatriotes », M. Sarkozy leur avait remis la médaille « pour actes de courage et de dévouement. » 

    »Courage », et modestie pour le capitaine de police Jean-Philippe Goudet, du Service de coopération technique internationale de police (SCTIP), en poste à Caracas et seul des quatre à avoir participé directement à l'opération de ses collègues vénézuéliens.     »Ils ne voulaient pas que je les accompagne, ils ont tenté de me faire croire à une opération de routine lorsque je les ai vus se préparer à partir, armés », explique-t-il aux journalistes. 

   Alors, il a insisté et ils ont fini par accepter, non sans s'être assurés: « est-ce que tu a les c… pour venir? », se souvient-il.    Ensuite, après « 1h30 de marche depuis un village andin, nous nous sommes retrouvés à huit sur place, devant deux toiles de tente tendues entre deux arbres et un premier ravisseur a aussitôt tiré sur nous. Les Vénézuéliens ont riposté et l'ont abattu. » 

   Puis, « Stéphanie m'a demandé, en espagnol, si nous allions la tuer. Je lui ai répondu, en français, que non, que j'étais policier et compatriote. Alors, elle s'est jetée dans mes bras, mais je l'ai aussitôt couchée au sol pour la protéger de la fusillade car les deux autres ravisseurs présents s'enfuyaient en tirant à tout va », conclut calmement Jean-Philippe Goudet.     Il ajoute que les ravisseurs, moitié Vénézuéliens pour la détenir, moitié Colombiens pour les négociations, se sont comportés, pour les premiers, « comme des animaux. C'était de la délinquance commune de bas étage », estime-t-il.    Son autre collègue du SCTIP de Caracas, le commandant Fernand Cadrot et le commandant Alain Brunach ainsi que le lieutenant Philippe Albrand, de la police judiciaire française envoyés au Venezuela pour tenter de négocier avec les ravisseurs, ont été décorés de la médaille de bronze pour actes de courage et de dévouement. 

fayardcouveet4e081020081.pdf

Mon enquête sort le 3 novembre 2008 en librairie. Réservez-le livre, publié chez Fayard !

Jacques Thomet

8 mars 2008 

 

Pour obtenir la libération de la Colombienne Ingrid Betancourt, ex-candidate à la présidentielle dans son pays en 2002, Paris a une fois de plus traité Bogota comme la capitale d’une République bananière, comme le révéle la crise suscitée par la mort du commandant guérillero Raul Reyes, interlocuteur de l’agent de la DGSE Noël Saez. 

 

Une fois de plus les médias français n’ont pas creusé cette question, pour se limiter à rapporter les accusations de l’Equateur, dont le gouvernement a rejoint le Venezuela dans son appui aux rebelles colombiens : l’élimination du n°2 des FARC aurait empêché la libération imminente d’Ingrid et de huit autres otages, dont trois Américains. 

 

Le succès obtenu par le sommet du Groupe de Rio à Saint Domingue le 7 mars, avec la soudaine réconciliation du Venezuela et de l’Equateur avec la Colombie que les deux premiers voulaient mettre au ban de l’humanité pour l’exécution de Reyes en territoire équatorien, a relégué aux oubliettes la mise en cause feutrée de la France par le président Alvaro Uribe dans l’affaire des otages. 

 

Voici un passage de l’intervention d’Alvaro Uribe devant le sommet dui Groupe de Rio : 

« J’ai eu des entretiens récents avec le président Sarkozy et le ministre des Affaires étrangères Kouchner. Aucun des deux ne m’a signalé que l’Equateur tentait d’obtenir la libération d’Ingrid Betancourt.  Nous ne le savions pas. Ni l’Equateur ni la France ne nous avaient informé. (…) Je ne puis accepter que l’Equateur nous dise qu’il n’a aucune relation avec les FARC, pour finir par dire que j’avais eu la bassesse de lancer l’opération contre Raul Reyes afin d’empêcher la libération d’Ingrid Betancourt. Vous (président Rafael Correa) ne m’aviez pas informé, vous ne m’avez rien dit, après m’avoir assuré que vous ne prendriez aucune initiative sans que le gouvernement colombien ne soit au courant. Le propre gouvernement français ne nous en a rien dit non plus, alors qu’à chaque effort antérieur du gouvernement  français nous avons été avisés, il y a eu coordination entre nous, et nous ne l’avons pas trompé ». 

 

Depuis l’enlèvement d’Ingrid Betancourt le 23 février 2002, la Colombie a accepté la médiation de Paris, avec la Suisse et l’Espagne, pour tenter de faciliter un échange entre les otages des FARC et les guérilleros incarcérés. 

 

Paris avait déjà essayé de doubler Bogota en juillet 2003, quand Dominique de Villepin, alors ministre français des Affaires étrangères, avait envoyé à Manaus, en Amazonie, un avion militaire avec 11 espions à bord pour une tentative d’exflitration sans succès d’Ingrid Betancourt. Ni le président colombien ni son homologue brésilien n’avaient été informés de leur arrivée. Une crise diploamtique avait alors obligé Paris à présenter ses excuses aux deux capitales. 

 

A mon point de vue, les FARC n’ont jamais eu l’intention de libérer Ingrid, les 3 Américains et 8 autres otages pour les remettre à l’Equateur, comme l’a assuré Quito, pour deux raisons : 

- dès la libération des quatre parlementaires colombiens (Luis Eladio Perez, Orlando Beltran, Jorge Eduardo Gechem et Gloria Polanco) le 27 février, la direction des FARC a annoncé qu’il n’y aurait plus aucune libération unilatérale tant qu’elles n’obiendraient pas un mini-Etat sans police ni armée ni justice près de Cali. 

- les communiqués officiels de la guérilla, déjà connus, ainsi que les mails découverts dans les ordinateurs de Rau Reyes sont clairs. Ils excluent toute libération des trois Américains si deux de leurs commandants, Simon Trinidad et Sonia, condamnés à de lourdes peines de prison aux Etats-Unis, ne sont pas au préalable libérés et rapatriés en Colombie dans les rangs rebelles. 

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Noël Saez (à droite) lors d'un entretien avec Hugo Chavez (à gauche) à Caracas fin 2007

Ne vous fiez pas trop aux communiqués officiels des Chancelleries. Ils ne reflètent pas toujours la réalité. Comme je ne veux pas être taxé de grossièreté (le terme utilisé par Raul Reyes contre Ingrid Betancourt dans son dernier mail), je ne traiterai pas les déclarations de Paris de mensongères sur les relations de la France avec le n°2 des FARC, abattu le 1er mars par l'armée colombienne en Equateur. 

 

Raul Reyes n'était « pas récemment » en contact avec Paris à propos d'Ingrid Betancourt, a affirmé ce 5 mars 2008 Laurent Wauquiez, porte-parole du Premier ministre français François Fillon. La France a ainsi démenti les assertions des FARC la veille, selon lesquelles Raul Reyes « est tombé pendant qu’il était en train de mettre au point une entrevue avec le président Sarkozy, par l’intermédiaire du président Chavez », pour « trouver des solutions à la situation d’Ingrid Betancur (sic) ainsi qu’à l’objectif d’échange humanitaire ». L’Espagne, l’un des trois pays médiateurs avec la France et la Suisse, a précisé que les derniers contacts avec Raul Reyes « remontent à juin 2007 ». 

La réalité est tout autre pour Paris, n’en déplaise à Matignon et à l’Elysée. Selon mes informations de source sûre, Nicolas Sarkozy a reçu le 22 novembre à Paris, des mains de la sénatrice colombienne Piedad Cordoba, amie des FARC, une lettre personnelle du fondateur et chef de cette guérilla, Manuel Marulanda, dit « Tirofijo ». La parlementaire accompagnait alors Hugo Chavez, le président du Venezuela, dans ses entretiens avec le chef de l’Etat français. Leur délégation avait alors transmis à Sarkozy la proposition de retirer les FARC de la liste des organisations terroristes établie par l’Union européenne, en échange de la libération d’Ingrid Betancourt. 

Les entorses à la vérité pour justifier une bonne cause sont légion dans l’histoire. Fin juillet 2003, Paris avait démenti tout contact avec les FARC après la pantalonnade de l’avion militaire français envoyé en Amazonie par le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Dominique de Villepin, avec 11 espions à bord, pour récupérer, en vain, Ingrid Betancourt, sans en avoir informé au préalable ni le président Jacques Chirac ni les présidents du Brésil et de la Colombie. 

Dans mon dernier livre, « AFP- Les soldats de l’information » (Hugo Doc), j’ai publié la copie d’un fax qui démontre le contraire. Ce document, daté du 1er juillet 2003, est signé par … Raul Reyes, et adressé à Noël

Saez, alors consul de France en Colombie et agent de la DGSE (contre-espionnage français), pour évoquer une rencontre entre eux dans la jungle. 

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