LILIANE BETTENCOURT
13 septembre 2010
C’est un scandale considérable, aux conséquences encore incalculables, qui vient d’éclater dans la patrie des droits de l’Homme avec les révélations du quotidien le Monde sur les écoutes illégales menées par le contre-espionnage français contre les sources d’un de ses journalistes à la demande de l’Elysée dans l’affaire L’Oreal (Woerth-Bettencourt).
Le Monde vient de porter plainte contre X. Si la justice est respectée, une information judiciaire devra être ouverte avec nomination d’un juge d’instruction pour tirer toutes les conséquences pénales d’une telle exaction.
La source du Monde, le conseiller ministériel David Senat, a été identifiée par les espions du pouvoir. Il a été limogé de son poste le 4 septembre (Journal officiel), et nommé à une fumeuse mission à… Cayenne, siège de l’ancien bagne en Guyane !
Voici l’article du Monde publié en Une ce lundi :
Afin d'identifier la source d'informations parues dans Le Monde sur l'affaire Woerth-Bettencourt et de tenter de mettre un terme aux révélations sur cette enquête, l'Elysée a eu recours, courant juillet, à des procédés qui enfreignent directement la loi sur la protection du secret des sources des journalistes. En conséquence, Le Monde a décidé de déposer une plainte contre X pour violation du secret des sources.
Les 15 et 16 juillet, l'enquête préliminaire sur l'affaire Bettencourt a pris un tour déterminant avec les gardes à vue de Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, du photographe François-Marie Banier et de l'ex-avocat de la milliardaire, Fabrice Goguel. Ces auditions ont permis de préciser les conditions d'embauche de Florence Woerth par M. de Maistre. Le Monde a fait état de ces informations à la « une » de ses éditions datées 18-19 juillet, sous le titre « Le principal collaborateur de Liliane Bettencourt met Eric Woerth en difficulté », au-dessus d'un article signé de notre collaborateur Gérard Davet.
La publication de ces informations, à quelques jours de l'audition de M. Woerth par les policiers, prévue fin juillet a, selon des sources proches du dossier, particulièrement irrité l'Elysée. Selon plusieurs sources interrogées par Le Monde à la Direction générale de la police nationale (DGPN) ainsi qu'à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), ordre a alors été donné à la DGPN de mettre fin aux fuites qui avaient abouti à la publication de ces informations dans Le Monde.
L'ACTION DU CONTRE-ESPIONNAGE
Les services de la DCRI, c'est-à-dire du contre-espionnage français, ont été mis à contribution hors procédure judiciaire, une quinzaine de jours avant qu'une enquête préliminaire ne soit ordonnée par le parquet de Paris, le 4 août. Ils ont d'abord cherché à cerner le profil de la source potentielle. Parmi les personnes qui pouvaient avoir accès aux procès-verbaux des auditions, ils se sont arrêtés sur un haut fonctionnaire, David Sénat, conseiller pénal de la garde des sceaux, Michèle Alliot-Marie.
Le téléphone administratif de ce dernier a fait l'objet de discrètes expertises techniques. Les identités des personnes ayant contacté ce membre de l'appareil d'Etat ont été remises à la DCRI par un opérateur téléphonique, sous forme d'un listing. C'est à cette occasion que le nom de Gérard Davet, journaliste au Monde, est apparu. La DCRI – qui a assuré au Monde avoir agi dans le cadre de sa « mission de protection des intérêts de l'Etat » – a transmis, courant juillet, ses conclusions à l'Elysée, pensant avoir identifié la source du Monde.
La hiérarchie du haut fonctionnaire soupçonné, David Sénat, conseiller pénal au cabinet de la garde des sceaux, Michèle Alliot-Marie, a été sommée de le convoquer. Il a été appelé à quitter ses fonctions, et s'est vu proposer une « mission de préfiguration » pour la mise en place de la cour d'appel de Cayenne, en Guyane.
En faisant mener une enquête par la police pour tenter d'identifier la source de notre journaliste, l'exécutif a donc clairement enfreint la loi relative à la protection du secret des sources des journalistes, dispositif qu'il avait pourtant renforcé par la loi du 4 janvier 2010. Aux termes de cette loi, « est considéré comme une atteinte indirecte au secret des sources le fait de chercher à découvrir les sources d'un journaliste au moyen d'investigations portant sur toute personne qui, en raison de ses relations habituelles avec un journaliste, peut détenir des renseignements permettant d'identifier ces sources ». Par ailleurs, ajoute le texte, « il ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si un impératif prépondérant d'intérêt public le justifie, et si les mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au but légitime poursuivi ».
Le Monde a, depuis, poursuivi son travail d'enquête et a continué à publier des informations inédites, y compris appuyées sur de nouveaux procès-verbaux d'auditions.
Sylvie Kauffmann –Directrice de la rédaction du Monde
La présidence française a démenti « totalement » les affirmations du Monde, qui l'accuse d'avoir violé les lois sur la presse et a assuré n'avoir pas « donné la moindre instruction » pour enquêter sur l'origine d'informations dans le scandale politico-fiscal Woerth-Bettencourt.
06 juillet 2010
Voici un nouveau scoop du site Mediapart sur le scandale d'Etat L'Oreal/ Liliane Bettencourt. Ces révélations mettent en péril le maintien au pouvoir du régime actuel et du président français.
L'ex-comptable des Bettencourt accuse: des enveloppes d'argent à Woerth et à Sarkozy
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06 Juillet 2010 Par
· Comptable de Liliane Bettencourt et de la société Clymène, qui gère la fortune de la milliardaire, Claire T., louée par ceux qui ont travaillé avec elle pour sa rigueur, est devenue, à son corps défendant, la femme qui en sait trop. Les policiers de la sous-direction des affaires économiques et financières de la préfecture de police de Paris, qui agissent dans le cadre de l'enquête préliminaire ouverte par le parquet de Nanterre à la suite de la révélation des enregistrements pirates réalisés au domicile de l'héritière de L'Oréal, ne s'y sont pas trompés.
Lundi 5 juillet, ils ont une nouvelle fois interrogé (elle avait déjà été placée en garde à vue à la mi-juin) cette femme au caractère bien trempé. Après l'avoir questionnée toute la matinée au siège de la police financière, dans le XIIIe arrondissement de Paris, ils ont décidé de la réinterroger, à son domicile cette fois, en fin d'après-midi, sur instruction expresse du procureur de Nanterre, Philippe Courroye, qui estimait qu'elle avait sans doute encore des choses à dire. L'intuition du magistrat était bonne.
Devant la PJ, elle a relaté une scène mettant en cause Eric Woerth et, à travers lui, le financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, en 2007. A Mediapart, elle en a raconté beaucoup plus…
Au départ, les enquêteurs souhaitaient surtout savoir ce que sont devenus trois “carnets de caisse”, ces cahiers dans lesquels Claire T. consignait méticuleusement, année après année, les retraits d'espèces qu'elle réalisait, à la demande de Liliane et André Bettencourt (décédé en novembre 2007). Elle les a tenus entre le mois de mai 1995, date de son embauche par le couple, et le mois de novembre 2008, lorsqu'elle a été licenciée, moyennant une indemnité de 400.000 euros.
Claire T. est, de fait, détentrice de très lourds secrets, qu'elle a confiés à Mediapart, juste après son audition, lundi soir. C'est un témoignage accusatoire, qu'elle reconnaît volontiers ne pas pouvoir étayer de preuves matérielles définitives et qui devra être soumis par les enquêteurs à un méticuleux travail de recoupements et de vérifications. Claire T. s'explique sur sa décision de parler à la police et à un journal: « J'en ai marre de voir tous ces gens ne pas assumer leurs responsabilités, raconter n'importe quoi. Il est temps de dire ce qu'il s'est passé. Et puis, après tout, moi je n'ai rien à me reprocher. »
Si elle est furieuse, c'est d'abord parce qu'elle est visée par une plainte pour « vol » – objet de sa convocation par la police judiciaire – déposée par l'avocat de Liliane Bettencourt, Me Georges Kiejman, qui l'accuse notamment de ne pas avoir restitué, au moment de son départ, divers documents comptables.
· « Dédé “arrosait” large»
Parmi ceux-ci, trois carnets de caisse donc, correspondant aux “exercices” 2006, 2007 et 2008. Claire T. s'insurge : elle affirme au contraire les avoir remis à la milliardaire, par l'entremise de l'ex-avocat fiscaliste de cette dernière, Me Fabrice Goguel. Interrogé par nos soins la semaine dernière, Me Goguel nous avait confirmé la version de la comptable : «Claire m'avait effectivement remis une liasse de documents, dont trois cahiers de caisse. Je n'ai même pas regardé ce qu'ils contenaient, c'était le cadet de mes soucis, je me suis empressé de les remettre à leur destinataire, Liliane Bettencourt, qui a dû les ranger dans ses archives, dans son hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine.»
Ces fameux carnets nourrissent tous les fantasmes depuis que le conseil de Claire T., Me Antoine Gillot, a déclaré sur les ondes de RMC, vendredi 2 juillet, que les fonds en espèces retirés par la comptable et remis au couple Bettencourt pourraient avoir profité à des hommes politiques. «Ça fait partie des possibilités», avait-il lâché, énigmatique, au micro de Jean-Jacques Bourdin. En précisant toutefois que sa cliente n'avait jamais remis d'argent directement à qui que ce soit. Sur ce point, les confidences de Claire T. sont explosives. Son témoignage, que nous avons recueilli en exclusivité, confère définitivement au dossier Bettencourt le statut d'affaire d'Etat.
Elle raconte : « Je disposais de ce qu'on appelle un “accréditif” à la BNP. D'abord à l'agence Saint-James de Neuilly-sur-Seine, puis à celle de l'avenue de la Grande-Armée , dans le XVIe. Cette autorisation me permettait de retirer en liquide 50.000 euros par semaine. Pendant longtemps, je remettais ces sommes directement à André Bettencourt. Puis à partir de début 2007, du fait de la dégradation de l'état de santé de “Dédé” – c'est comme ça que nous le surnommions dans la maison –, je les confiais à Patrice de Maistre. »
Gestionnaire de la fortune de la milliardaire, Patrice de Maistre est au cœur des enregistrements clandestins effectués au domicile de Mme Bettencourt par son majordome. A qui étaient destinés ces fonds en liquide ? « Une partie servait à payer des médecins, des coiffeurs, du petit personnel, etc. Et une autre, c'était pour les politiques », assène Claire T. Qui se fait plus précise : « Dédé, et il ne s'en cachait pas, a toujours financé la droite. C'était un vrai défilé d'hommes politiques dans la maison, ils venaient surtout au moment des élections. Dédé “arrosait” large. Chacun venait toucher son enveloppe Certaines atteignaient même parfois 100.000, voire 200.000 euros. »
150.000 euros pour la campagne de Sarkozy via Woerth
Selon la comptable, « les visiteurs les plus assidus étaient des responsables du Parti républicain. Il leur remettait une enveloppe tous les deux ou trois mois. Parfois 10.000, 20.000 ou 30.000, d'abord en franc, puis en euro, car là aussi, tout augmente !Je sais que Dédé avait contribué, juste avant mon arrivée, au financement en liquide de la campagne d'Edouard Balladur. Cela dit, comme il était généreux, il ne m'étonnerait pas qu'il ait aussi financé les activités politiques de Jacques Chirac ».
S'agissant du financement politique, on en vient au point sensible. Très sensible, même. Celui concernant Eric Woerth. Le seul que Claire T. ait évoqué devant les policiers, car le seul sur lequel elle a été interrogé. « C'était à la fin du mois de mars 2007. Patrice de Maistre, qui était devenu celui qui “s'occupait” des politiques du fait de la maladie de Dédé, m'a convoquée pour me demander d'aller retirer à la banque une somme trois fois supérieure à l'habitude, à savoir 150.000 euros. J'ai refusé, en expliquant que mon accréditif ne me le permettait pas. Il s'est énervé, en me disant que la banque ne nous refuserait pas ce service. Je lui ai demandé la raison pour laquelle il lui fallait absolument récupérer un tel montant, et là, il m'a répondu : “Mais enfin, c'est pour financer la campagne présidentielle de Sarkozy ! Je dois donner de l'argent à celui qui s'occupe du financement de la campagne, Eric Woerth. Et 50.000 euros, ce n'est pas suffisant.”»
Claire T. reprend son récit : «Malgré l'insistance de Maistre, qui a quasiment piqué une crise de nerfs, j'ai refusé. Je me souviens même avoir appelé Eva, mon interlocutrice à la BNP de la place Vendôme, l'agence où Liliane Bettencourt a son compte principal, pour lui demander son avis. Je ne lui ai pas parlé du financement de Sarkozy, mais elle a bien compris… Elle m'a dit que je devais refuser, qu'il ne fallait pas que je dépasse mon accréditif, sinon cela risquait d'alerter Tracfin (le service anti-blanchiment de Bercy, NDLR). Donc je me suis rendue comme d'habitude avenue de la Grande-Armée, j'ai retiré 50.000 euros, que j'ai remis à Liliane Bettencourt, qui a ensuite donné l'enveloppe à Maistre, devant moi. Et j'ai rempli le carnet de caisse, avec, en regard de la somme, la mention “Bettencourt”, que j'ai écrite moi-même. Je faisais toujours comme ça lorsqu'il s'agissait de l'argent destiné aux politiques, car il ne fallait pas de trace écrite. Si Liliane Bettencourt leur donne les carnets de caisse, les policiers pourront vérifier mes dires. Je me souviens de la date de ce retrait destiné à la campagne de Sarkozy : c'était le 26 mars 2007. »
· «Sarkozy aussi allait voir les Bettencourt pour récupérer de l'argent»
Comme libérée de pouvoir enfin soulager sa conscience, Claire T. poursuit son récit. « Comme les 50.000 euros ne suffisaient pas, Maistre s'est rendu – ou a envoyé quelqu'un, je ne sais pas – en Suisse, pour prélever en urgence le complément, à savoir 100.000 euros. D'après ce que j'ai compris, il n'a pas puisé dans le compte de Vevey mais plutôt dans celui de Genève. De toute façon, il allait toutes les semaines en Suisse… Ensuite, Maistre m'a dit qu'il allait très vite dîner avec Eric Woerth afin de lui remettre, “discrètement” comme il m'a dit, les 150.000 euros. Et le dîner a bien eu lieu très rapidement… »
Les fonds, à en croire la comptable, étaient donc destinés à la campagne du candidat de l'UMP lors de la dernière présidentielle, avec qui elle assure que Patrice de Maistre avait également dîné, dans les mois précédant son élection. « Maistre était très fier de côtoyer Sarkozy », se souvient Claire T. Nicolas Sarkozy. Un nom que l'on entendait souvent dans le superbe hôtel particulier des Bettencourt, et ce bien avant que Claire T. ne se mette au service du richissime couple.
Maire de Neuilly-sur-Seine entre 1983 et 2002, M. Sarkozy était souvent l'hôte des Bettencourt. « Il venait déjeuner ou dîner avec Cécilia », se souvient Claire T. Lui aussi avait-il droit aux « attentions » accordées aux personnalités politiques en visite chez les Bettencourt ? Un brin hésitante d'abord, mesurant sans doute la gravité de ses propos, Claire T. confirme :
« Nicolas Sarkozy recevait aussi son enveloppe, ça se passait dans l'un des petits salons situés au rez-de-chaussée, près de la salle à manger. Ça se passait généralement après le repas, tout le monde le savait dans la maison. Comme M. et Mme Bettencourt souffraient tous les deux de surdité, ils parlaient très forts et de l'autre côté de la porte, on entendait souvent des choses que l'on n'aurait pas dû entendre. Encore une fois, tout le monde savait dans la maison que Sarkozy aussi allait voir les Bettencourt pour récupérer de l'argent. C'était un habitué. Le jour où il venait, lui comme les autres d'ailleurs, on me demandait juste avant le repas d'apporter une enveloppe kraft demi-format, avec laquelle il repartait. Je ne suis pas stupide quand même, inutile de me faire un dessin pour comprendre ce qu'il se passait… »
13.000 euros par mois pour Florence Woerth
On en revient au cas Woerth, qui intéresse tant les policiers. Et à sa femme, Florence, qui travaillait depuis fin 2007, sous l'autorité de Patrice de Maistre au sein de Clymène, la structure financière qui gère les actifs de l'héritière de L'Oréal. Florence Woerth a-t-elle été, à ce titre, informée des pratiques d'évasion fiscale révélées par les enregistrements clandestins ? Une question que se pose désormais ouvertement le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, à en croire un rapport évoqué par Le Monde dans son édition datée du 6 juillet.
Claire T. n'est pas certaine de détenir la réponse. « Florence Woerth était au courant des placements, pas forcément des fraudes fiscales. Et pour cause : elle n'était pas souvent là. Elle prenait souvent de longs week-ends, se rendait régulièrement en Suisse où elle disait avoir une propriété. En fait, il apparaissait évident qu'elle avait été uniquement placée là parce que son mari était ministre du budget. Patrice de Maistre ne s'en cachait pas d'ailleurs, mais il a vite regretté son choix, il n'était pas content d'elle. » En bonne comptable, Claire T. se souvient que l'épouse de l'actuel ministre du travail « avait un bon salaire : environ 13.000 euros par mois, plus une prime de fin d'année de l'ordre de 50.000 euros ».
Claire T. confirme par ailleurs que Liliane Bettencourt a bien bénéficié en 2008 d'un remboursement de 30 millions d'euros de l'Etat français au titre du bouclier fiscal, mais aussi, autre révélation de Mediapart, que la milliardaire « n'a jamais eu à subir le moindre contrôle fiscal depuis au moins 1995. Je n'ai jamais vu le moindre inspecteur des impôts, je peux le certifier. Ça, on peut dire que nous étions tranquille par rapport au fisc ! Je me souviens même, un jour de 2008, avoir téléphoné, paniquée, à la personne des impôts qui s'occupait de Mme Bettencourt. En arrêt maladie, j'avais oublié d'envoyer la déclaration d'impôt sur le revenu, je n'avais envoyé que l'ISF… C'était une grosse bévue. J'avais peur que l'on nous sanctionne d'une lourde amende. Logiquement, on aurait dû nous infliger une pénalité de 10%, soit environ 4 millions d'euros. Mais mon interlocuteur a rigolé, il m'a dit de ne pas m'en faire, que Liliane ne subirait aucune pénalité, ce qui a été le cas ».
Partie en mauvais termes avec ses employeurs, qui lui reprochaient – comme au majordome, qui a du coup décidé de placer un dictaphone espion dans la maison – d'avoir « mal » témoigné devant la police dans le cadre de la plainte pour « abus de faiblesse » déposée par la fille de la milliardaire, Claire T. n'en veut pourtant pas à Liliane Bettencourt. Elle se dit au contraire « choquée qu'elle soit tombée sous la coupe de personnes qui ne pensent qu'à la dépouiller de ses biens ».
Ainsi, s'agissant de la fameuse île d'Arros, aux Seychelles, dont elle n'ignore aucun secret, la comptable assure que « c'est bien François-Marie Banier, via une fondation, qui en est l'ayant droit ». Prise dans un ouragan politique dont elle ne soupçonne manifestement pas la portée, Claire T., sur les conseils de son avocat, va sans doute se « mettre au vert », le temps que la tempête se calme. Il lui faudra à l'évidence être patiente.
· 16 JUIN 2010
St(Voici un nouveau scoop explosif du site français Mediapart. J'y suis abonné et vous recommande de faire de même)
, StStupéfiant rebondissement dans l'affaire Liliane Bettencourt. La fille unique de la milliardaire, convaincue que sa mère est dépouillée de ses biens depuis plusieurs années, a transmis à la brigade financière, jeudi 10 juin, des enregistrements pirates de conversations entre l'héritière de L'Oréal et ses principaux conseillers. Ces documents audio, dont Mediapart a pris connaissance, révèlent les fragilités d'une vieille femme de 87 ans, mais aussi diverses opérations financières destinées à échapper au fisc, des relations avec le ministre Eric Woerth et son épouse, ainsi que les immixtions de l'Elysée dans la procédure judiciaire.
Les révélations contenues dans ces enregistrements clandestins sont susceptibles de perturber le procès, prévu du 1er au 6 juillet à Nanterre, du photographe François-Marie Banier. Ce dernier, à en croire Françoise Bettencourt, la fille de Liliane Bettencourt, se serait rendu coupable du délit d'«abus de faiblesse». Ce que les avocats de sa mère tout comme l'intéressé contestent formellement. Le montant des dons accordés à l'artiste par Liliane Bettencourt (dont la fortune, l'une des premières au monde, est estimée à 22 milliards de dollars) s'élève selon Françoise Bettencourt à 1 milliard d'euros, entre 2002 et 2009.
Dans son enquête, diligentée en 2007, la brigade financière avait évalué les sommes à 630 millions d'euros, sur la période allant de 1997 à 2007. Mais le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, a décidé en septembre 2009 de classer sans suite l'enquête préliminaire, estimant qu'il n'y avait pas suffisamment d'éléments pour caractériser l'infraction et que la fille de la milliardaire n'était pas fondée à agir (seule la victime d'un «abus de faiblesse», en l'occurrence Liliane Bettencourt, le serait).
C'est précisément cette enquête, initiée à la suite d'une plainte de Françoise Bettencourt, qui est à l'origine des révélations qui interviennent aujourd'hui. En effet, mécontents des témoignages – dont ils ont apparemment eu connaissance en détail – devant la police de certains de ses employés de maison, les conseillers de Liliane Bettencourt l'ont convaincue de se séparer de plusieurs d'entre eux.
Pendant un an, à partir du mois de mai 2009 et jusqu'à son départ en mai 2010, l'un des employés de maison, le maître d'hôtel, furieux du sort réservé à certains de ses collègues, a décidé de piéger la milliardaire et son entourage en dissimulant un dictaphone dans la salle de l'hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine où Mme Bettencourt a l'habitude de tenir ses réunions d'affaires. Un procédé parfaitement déloyal, les participants à ces réunions informelles n'ayant bien évidemment jamais été informés qu'ils étaient enregistrés.
Après son départ, l'employé a choisi de livrer ce précieux matériau – vingt et une heures d'enregistrement réunies sur six CD – à Françoise Bettencourt. Cette dernière, après avoir fait expertiser et transcrire les CD par un huissier de justice, les a remis à la police judiciaire la semaine dernière.
Sollicité par Mediapart, l'avocat de Françoise Bettencourt, Me Olivier Metzner, a confirmé les faits: «Ma cliente, à qui un ancien employé de Liliane Bettencourt a remis des enregistrements susceptibles d'intéresser la justice, a transmis le tout à la police.» S'il s'est refusé à commenter leur contenu, Me Metzner a assuré qu'«en aucun cas Françoise Bettencourt n'a payé l'employé de maison, qui les lui a remis spontanément et sans la moindre contrepartie».
Informé de ces derniers développements par les policiers vendredi, le parquet de Nanterre a ouvert une enquête préliminaire pour «atteinte à la vie privée», confiée à la brigade financière et à la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). Pour l'heure, les deux services ne sont pas chargés d'enquêter sur le contenu des bandes mais sur les conditions de leur enregistrement et de leur diffusion.
Au-delà du procédé moralement – sinon pénalement – condamnable, ce que révèlent ces documents audio est édifiant, voire stupéfiant. Après avoir pris connaissance de la totalité des enregistrements, Mediapart a donc décidé d'en publier les extraits les plus significatifs parce que porteurs d'informations d'intérêt général. Toutes les allusions à la vie privée et à l'intimité des personnes ont bien entendu été exclues. Figurent dans ces verbatims les seuls passages présentant un enjeu public: le respect de la loi fiscale, l'indépendance de la justice, le rôle du pouvoir exécutif, la déontologie des fonctions publiques, l'actionnariat d'une entreprise française mondialement connue.
Ce qui est ici dévoilé relève de scènes que l'on croirait tirées d'une pièce de théâtre qui emprunterait à tous les genres: de la tragédie au vaudeville, entre Huis clos et Volpone. Une pièce que l'on pourrait diviser en quatre actes, dont il convient de présenter les principaux acteurs. Tous gravitent dans l'environnement proche de Liliane Bettencourt, à qui ils rendent visite régulièrement.
Le personnage principal, omniprésent dans les enregistrements, c'est Patrice de Maistre. Il est le patron de Clymène, la structure financière qui gère la fortune de Mme Bettencourt. Il y a aussi Me Fabrice Goguel, l'avocat fiscaliste de la vieille dame; Me Georges Kiejman, qui la défend au pénal; Me Jean-Michel Normand, le notaire de la milliardaire. Mediapart s'est efforcé d'obtenir les réactions des parties concernées et des personnes citées: certaines sont citées dans le cours de cet article, toutes les autres sont à lire ici.
· Acte I: les interférences de l'Elysée
Première indication: le pouvoir en place se préoccupe du sort de Liliane Bettencourt, qu'il s'agisse de l'évolution de la procédure judiciaire ou de celle de son patrimoine. Il est vrai que derrière un conflit familial, il y a un enjeu économique majeur: le devenir de L'Oréal (dont Mme Bettencourt est actionnaire majoritaire avec 27,5% des parts), groupe sur lequel lorgne le géant suisse Nestlé, deuxième actionnaire.
Les enregistrements remis à la police judiciaire la semaine dernière mettent en lumière le rôle prééminent joué, dans l'ombre, par Patrick Ouart. Nommé en mai 2007 conseiller pour les affaires judiciaires de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, ce magistrat de formation, surnommé «le vrai garde des Sceaux» lorsque Rachida Dati – qu'il déteste – occupait la place Vendôme, est parti faire fortune dans le privé. Le 30 novembre 2009, il a quitté la présidence de la République pour rejoindre le groupe de luxe LVMH.
Toutefois, selon plusieurs sources, il continuerait à conseiller le chef de l'Etat sur les dossiers les plus sensibles – il aurait ainsi participé à des réunions au moment du procès Clearstream, en janvier dernier. Un mélange des genres surprenant que les conversations captées clandestinement chez Mme Bettencourt semblent confirmer, puisqu'elles évoquent ses interventions dans le dossier avant mais aussi après son départ de l'Elysée. On peut supposer que M. Ouart est «mandaté» par Nicolas Sarkozy, que l'affaire Bettencourt intéresse au premier chef. Lorsqu'il était maire de Neuilly-sur-Seine (entre 1983 et 2002), M. Sarkozy était souvent l'hôte de Liliane Bettencourt, qui le conviait à déjeuner dans son hôtel particulier.
Lors d'un entretien enregistré le 21 juillet 2009, le gestionnaire de la fortune de Mme Bettencourt, Patrice de Maistre, explique ainsi à la milliardaire qu'il a eu au téléphone le matin même Patrick Ouart, «le conseiller juridique, à l'Elysée, que je vois régulièrement pour vous». Il s'explique: «Il m'a dit que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre, normalement, que la demande de votre fille était irrecevable. Donc classer l'affaire. Mais il ne faut le dire à personne, cette fois-ci. Il faut laisser les avocats travailler. Voilà. Il vaut mieux que j'entende cela qu'autre chose. Donc je suis de bonne humeur.»
M. de Maistre était bien renseigné: le 3 septembre 2009, le parquet de Nanterre se prononça effectivement pour l'irrecevabilité de la plainte de Françoise Bettencourt.
Le 23 avril 2010, lors d'une autre entrevue surprise par le dictaphone caché, et alors que Patrick Ouart a quitté l'Elysée depuis près de cinq mois, Liliane Bettencourt s'enquiert auprès de Patrice de Maistre de l'évolution de la procédure. «Est-ce qu'on a des indications ou quelque chose?», demande l'actionnaire principale de L'Oréal.
Patrice de Maistre répond: «Je n'ai qu'une indication. C'est que j'ai vu, euh, l'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy pour les affaires juridiques et judiciaires, Patrick Ouart, qui n'est plus à l'Elysée mais qui n'a pas été remplacé et qui travaille chez Bernard Arnault, et qui m'aime beaucoup. Et il a voulu me voir l'autre jour et il m'a dit, M. de Maistre, le président continue de suivre ça de très près… (…) Et en première instance, on ne peut rien faire de plus, mais on peut vous dire qu'en cour d'appel, si vous perdez, on connaît très, très bien le procureur. Donc c'est bien. Voilà. Ça date de la semaine dernière. Je ne l'ai pas dit à Kiejman, voilà.»
Préalablement, le chef de l'Etat avait déjà été jusqu'à accorder un entretien en particulier à la milliardaire, à l'Elysée, fin 2008. Selon Le Point du 18 décembre 2008, elle aurait demandé au président de classer l'enquête préliminaire ouverte à Nanterre, espérant sans doute jouer sur les liens unissant Nicolas Sarkozy au procureur des Hauts-de-Seine, Philippe Courroye – dont il est beaucoup question dans les enregistrements.
C'est une visite que l'avocat «historique» de Liliane Bettencourt, Me Fabrice Goguel, qui ne la défend plus aujourd'hui, jugera inopportune dans une conversation captée le 3 juillet 2009: «Vous avoir emmené voir Sarkozy, finalement, cela a été une très mauvaise chose. C'est à cause de ça que le procureur ne veut plus régler le dossier, pour montrer qu'il est indépendant de Sarkozy.»
· Acte II: les relations avec Eric et Florence Woerth
Nicolas Sarkozy n'est pas la seule personnalité politique d'envergure à graviter dans l'environnement de la milliardaire. A en croire les enregistrements, l'actuel ministre du travail et trésorier de l'UMP (depuis 2003), Eric Woerth, est également omniprésent dans les conversations. En tant que ministre du budget (de mai 2007 à mars 2010), M. Woerth fut notamment l'homme du bouclier fiscal destiné à réduire les impôts des plus riches, mais aussi celui qui a créé une «cellule» pour inciter les fraudeurs du fisc à rapatrier leurs fonds en France.
Il faut préciser que Florence Woerth, l'épouse de l'actuel ministre du travail, a géré entre 2007 et 2010, sous l'autorité de Patrice de Maistre, au sein de la société Clymène, la fortune de Liliane Bettencourt. Le 23 avril 2010, Patrice de Maistre confie à la milliardaire: «Je me suis trompé quand je l'ai engagée. (…) J'avoue que quand je l'ai fait, son mari était ministre des finances (du budget, NDLR), il m'a demandé de le faire. (…) Et donc si vous voulez, aujourd'hui, sans faire de bruit, je pense qu'il faut que j'aille voir son mari et que je lui dise que avec le procès et avec Nestlé, il faut qu'on soit trop manœuvrants et on peut plus avoir sa femme. Et puis on lui, on lui, on lui donnera de l'argent et puis voilà. Parce que c'est trop dangereux.»
D'après Patrice de Maistre, Eric Woerth est aussi celui qui a permis à l'Institut d'obtenir un bâtiment de l'Hôtel de la Monnaie, à Paris, où doit être construit un auditorium «André Bettencourt», du nom du défunt mari de Liliane, mort en 2007. Le 29 octobre 2009, le gestionnaire de fortune annonce à la richissime héritière avoir invité M. Woerth à visiter les lieux. «J'ai fait venir le ministre Eric Woerth», dit-il.
«Qui c'est celui-là ?», lance Mme Bettencourt, oublieuse d'une précédente discussion sur le même sujet, deux jours plus tôt.
De Maistre explique et en dit beaucoup: «Alors, c'est le mari de Mme Woerth, que vous employez, qui est l'une de mes collaboratrices, qui n'est pas très grande… Mais lui est très sympathique et c'est notre ministre du budget. Et c'est lui qui a permis à l'Institut de récupérer le bâtiment dans lequel on va faire l'auditorium. Il est très sympathique et en plus c'est lui qui s'occupe de vos impôts donc je trouve que ce n'était pas idiot. C'est le ministre du budget. Il est très sympathique, c'est un ami.»
Le dictaphone-espion placé chez Mme Bettencourt a capté une autre scène, datée du 4 mars 2010 celle-là, où la milliardaire, sous le contrôle de Patrice de Maistre, signe une autorisation de paiement à l'intention de la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse, afin de l'aider à financer semble-t-il sa campagne pour les élections régionales (elle était tête de la liste UMP en Ile-de-France) puis, à en croire les enregistrements, un deuxième à l'ordre d'Eric Woerth et enfin un troisième, manifestement pour… Nicolas Sarkozy!
D'après les éléments de compréhension de la scène fournis par l'écoute de la bande, on entend Patrice de Maistre soumettre à Liliane Bettencourt un certain nombre d'autorisations de paiement, sans que l'on sache avec certitude s'il s'agit de chèques. Soudain, le nom de Valérie Pécresse apparaît.
Patrice de Maistre : «Valérie Pécresse, c'est la ministre de la recherche. Elle fait la campagne pour être présidente de Paris. Elle va perdre mais il faut que vous la souteniez et c'est des sommes très mineures, des petites sommes. Elle va perdre mais il faut que l'on montre votre soutien. Le deuxième, c'est le ministre du budget. Il faut aussi l'aider. Et le troisième, c'est Nicolas Sarkozy.»
La suite du dialogue est pour le moins savoureuse :
— Liliane Bettencourt : «Bon alors, il faut donner pour Précresse…»
— Patrice de Maistre : «Mais ce n'est pas cher.»
— LB : «C'est elle qui a demandé cette somme là ?»
— PdM : «Non, c'est le maximum légal. C'est 7.500, ce n'est pas très cher. Vous savez, en ce moment, il faut que l'on ait des amis. Ça, c'est Valérie Pécresse. Ça, c'est Eric Woerth, le ministre du budget. Je pense que c'est bien, c'est pas cher et ils apprécient.»
— LB: «Et Nicolas Sarkozy ?»
— PdM: «C'est fait, c'est dedans.»
· Acte III: les comptes suisses secrets
Les bandes enregistrées témoignent par ailleurs de la panique qui paraît s'être emparée des proches de Liliane Bettencourt dans le courant de l'année 2009 s'agissant des fonds placés par la milliardaire à l'étranger. A l'évidence, la crainte était forte que le fisc français ne plonge son nez dans certaines opérations financières et découvre notamment l'existence de deux comptes suisses, l'un crédité de 13 millions d'euros, l'autre de 65 millions d'euros, et ignorés de l'administration jusqu'alors.
De fait, le contexte est plutôt tendu. Entre la volonté affichée par l'Etat français de lutter contre l'évasion fiscale (dont témoigne la mise en place à Bercy d'une cellule vouée à accueillir les fraudeurs «repentis») et le scandale des fichiers volés à la HSBC (contenant le nom de milliers de Français ayant des comptes non déclarés dans la banque suisse), il est devenu risqué de dissimuler des avoirs chez nos voisins helvètes.
L'écoute des bandes montre que, selon toute vraisemblance, le principal collaborateur de Liliane Bettencourt et ses proches conseillers ont préféré ne pas rapatrier en France les avoirs cachés de la femme la plus riche de France. Pour continuer de les soustraire à l'attention du fisc.
En témoigne cette discussion du 27 octobre 2009 entre Patrice de Maistre et l'héritière de L'Oréal:
— PdM : «Je voulais vous dire que je pars en Suisse tout à l'heure pour essayer d'arranger les choses. Et vous allez voir Me Goguel aujourd'hui ou demain. Et il faut qu'on arrange les choses avec vos comptes en Suisse. Il ne faut pas que l'on se fasse prendre avant Noël.»
— LB : «Que l'on se fasse prendre comment ?»
— PdM : «A partir de janvier – c'est M. Woerth qui a fait la loi –, la France peut demander aux Suisses si vous avez un compte là-bas. Je suis en train de m'en occuper et de mettre un compte à Singapour. Parce qu'à Singapour, ils ne peuvent rien demander. Mais Goguel m'a dit que vous aviez un autre compte mais je ne suis pas au courant. (…) J'y vais toutes les semaines en ce moment.»
— LB: «Vous pensez régler le problème ?»
— PdM: «Oui. Pour le moment, on est en train de s'en occuper. (…) Vous, c'est chez Burus. Je traite ça avec Merck (un avocat suisse, NDLR). Ce compte-là, on va le mettre à Singapour où vous aurez la paix. (…) Il est de 12 ou 13 millions, c'est beaucoup d'argent. Et vous en avez un autre, paraît-il, beaucoup plus important.»
Trois semaines plus tard, les choses avancent. Lors d'un rendez-vous, le 19 novembre 2009, Patrice de Maistre confie avoir obtenu de plus amples informations sur cet «autre» compte caché: «Je suis allé voir ce compte à Vevey où vous avez quand même 65 millions d'euros. C'est beaucoup d'argent. J'ai vu le notaire qui s'occupe de cela (…) il faut que l'on enlève ce compte de Suisse. Donc je suis en train d'organiser ça puisque vous savez qu'il y a une loi qui va permettre aux Français de savoir l'argent que l'on a en Suisse. (…) Il faut qu'on bouge ce compte. (…) Je suis en train d'organiser le fait de l'envoyer dans un autre pays, qui sera soit Hong Kong, Singapour ou en Uruguay. (…) Comme ça, vous serez tranquille. Je pense que c'est bien, ça vous laisse votre liberté. Si on ramène cet argent en France, ça va être très compliqué.»
La réplique de Liliane Bettencourt est implacable : «Il y aura toujours une espèce de chantage.» De Maistre embraye: «Voilà. Actuellement, il y a beaucoup de gens qui ramènent l'argent en France mais je pense que pour vous, j'y crois pas.»
Le gestionnaire de fortune y «croit» d'autant moins que, d'après les enregistrements pirates, il aurait utilisé une partie de cet argent secret pour s'offrir un bateau de 21 mètres… C'est ce qui ressort des bandes et tout particulièrement d'un enregistrement du 23 octobre 2009, dans lequel M. de Maistre concède que le sujet est «délicat».
Il dit pourquoi: «Il faut que je vois comment je peux faire revenir de l'argent ici. Qu'on vous le donne et qu'après vous puissiez me le donner. Il faut que je vois ça. Pour ne rien vous cacher, Goguel m'a dit que vous aviez un gros compte, moi je n'étais pas au courant. Vous ne m'en avez pas parlé (…) Je crois que vous avez 60 ou 80 millions d'euros, à peu près. (…) Pour moi, c'est un immense plaisir. Mais je vivrais sans… Mais, oui, il faudrait que ce soit assez vite. (…) Mais je ne veux pas que quelqu'un puisse être au courant, parce que vous savez que j'ai signé quelque chose comme quoi je suis votre protecteur et donc je ne peux pas faire ça. Il faut que ce soit de la main à la main. Je ne veux pas que votre fille soit au courant. Quand je vais aller en Suisse, je vais voir s'ils peuvent toujours ramener de l'argent en France. Maintenant, c'est très difficile. (…)»
La Suisse n'est pas le seul motif de préoccupation fiscale du gestionnaire de fortune de l'héritière de L'Oréal. Les enregistrements rendent compte des interrogations de Patrice De Maistre quant au statut de l'île d'Arros, aux Seychelles. Un sublime îlot privé qui n'est manifestement pas déclaré et dont on découvre que le propriétaire officieux n'est autre que… François-Marie Banier, par l'entremise d'une société au Liechtenstein.
Le 19 novembre 2009, Patrice de Maistre annoncera que, contrairement à ce qu'il avait imaginé un temps, il est préférable de ne pas déclarer l'île à l'administration française: «J'ai aussi examiné le fait que vous déclariez votre île en France. Mais là aussi, je pense qu'il ne faut pas le faire parce que c'est trop compliqué. J'ai peur que le fisc tire un fil.»
Et le gestionnaire de fortune d'ajouter : «Pour l'île, vous étiez chez vous et à un moment vous avez voulu la donner à François-Marie. [Me Goguel] a créé une fondation et il a fait des grosses bêtises. Par exemple, il vous a fait mettre 20 millions de ce compte que vous avez à Vevey dans la nouvelle fondation. (…) C'est stupide. Si je voulais ramener l'île, on va tout de suite voir que vous avez un autre compte où vous avez mis 20 millions dans la fondation et on tire le fil. Ça, je ne veux pas. (…) On va rester comme ça. On va pas bouger.»
· Acte IV: la succession de Liliane Bettencourt
Nul doute aujourd'hui que le conseil de Françoise Bettencourt, Me Olivier Metzner, qui soutient que la mère de sa cliente a perdu tout discernement, tentera de tirer avantage de ces enregistrements clandestins. L'avocat avait demandé en vain, en décembre 2009, la mise sous tutelle de la vieille femme.
Mais le juge des tutelles de Neuilly-sur-Seine avait refusé d'ouvrir une procédure de protection judiciaire, au motif qu'il ne disposait d'aucune pièce médicale pour se prononcer. Et pour cause: dans le cadre de l'enquête préliminaire, Liliane Bettencourt a refusé l'expertise indépendante réclamée par le parquet de Nanterre, qui a dû se contenter d'un certificat établi par un neuropsychiatre choisi par la milliardaire elle-même et qui concluait qu'elle présentait «une bonne agilité intellectuelle» et un «état psychologique conservé».
Toutefois, les conversations captées douze mois durant par le dictaphone de l'employé de maison laissent deviner une vieille femme atteinte d'un début de surdité et sujette à de fréquentes pertes de mémoire, spectatrice plutôt qu'actrice des débats, qu'ils portent sur la stratégie judiciaire à adopter ou sur les mesures à prendre pour mettre sa fortune à l'abri du fisc. Des discussions dont elle ne paraît pas toujours mesurer la portée, ni parfois même le sens. C'est flagrant lorsqu'il est question de celui dont elle a fait, au désespoir de sa fille, son “favori”.
Photographe, romancier, acteur, François-Marie Banier (63 ans) est surtout un dandy, familier de la jet-set dont il est une figure depuis la fin des années 1960. Successivement proche de Dali, Aragon ou Françoise Sagan, il a rencontré Liliane Bettencourt en 1987. Depuis, ils ne se sont plus quittés, la milliardaire, séduite par le personnage, en faisant son “homme de compagnie” – mais pas son amant.
Pour la fille de l'héritière de L'Oréal, le photographe aurait en fait profité de la dégradation progressive de l'état de santé de sa mère pour la déposséder au fur et à mesure de ses biens, via des libéralités de toutes sortes (participations dans des SCI, remises d'espèces, dons de tableaux de maîtres, souscription de contrats d'assurance-vie, etc.). Le tout pour un montant proche du milliard d'euros.
De son côté, l'artiste juge infamantes les accusations qui le visent, assurant que Mme Bettencourt-mère a toute sa tête. Ce que Liliane Bettencourt a elle-même certifié à plusieurs reprises ces dernières années. Les bandes enregistrées font apparaître François-Marie Banier sous un jour pas toujours favorable, à en croire la milliardaire elle-même.
Ainsi, cet échange du 23 octobre 2009 :
— Patrice de Maistre : «Et vis-à-vis de vous, je crois qu'il vous a apporté beaucoup, c'est vrai. C'est un homme intelligent et créatif. Mais, par ailleurs, je vous ai vu une ou deux fois où il a été violent avec vous et c'est inacceptable.»
– Liliane Bettencourt : «Mais il n'est pas élevé.»
— PdM : «Et il a un grain. (…) Vous savez cette histoire avec votre fille, il ne veut jamais s'arrêter. Je lui ai dit que si on gagne le procès, il faut tourner la page. Lui, il ne peut pas tourner la page. Vous, ce n'est pas pareil, c'est votre fille. Mais lui, il faut qu'il tourne la page.»
— Liliane : «Je crois qu'il a besoin de mordre.»
— De Maistre : «C'est ça. Comme un chien de chasse, il a besoin d'attraper quelque chose. Et il mord… pas mal. (…) Il y a très peu de gens qui l'aiment bien.»
Le 7 avril 2010, Patrice de Maistre demande à Liliane Bettencourt : «Comment ça se passe avec Banier?» La réponse est cinglante: «Il écrit. C'est quelqu'un que j'aime beaucoup. Il est très intelligent… Mais il me tue. C'est pas du tout quelqu'un de bavard. Il est toujours comme ça. Il devient trop exigeant.»
Les faveurs accordées par Mme Bettencourt à son protégé auraient même, à en croire les bandes pirates, été couchées dans un testament du 11 décembre 2007, dans lequel elle aurait fait de François-Marie Banier le «légataire universel» de son faramineux patrimoine! Ce dont l'octogénaire ne se souvient pas trois ans plus tard. En témoigne cet échange avec son notaire, Me Jean-Michel Normand, le 12 mars 2010:
— Jean-Michel Normand : «Je voulais vous demander. Est-ce que François-Marie Banier vous a dit qu'il fallait changer des dispositions? (…) Il préfère ne plus apparaître.»
— Liliane Bettencourt : «Comme quoi ?»
— JMN : «Comme légataire. (…)»
— LB: «Mais est-ce qu'il est dans la succession ?»
— JMN : «Oui, vous l'avez mis.»
— LB : «Mais il y a longtemps.»
— JMN : «Oui, mais il y est. Il faudrait prendre une décision pour désigner un autre légataire universel comme la fondation ou l'Institut Pasteur.»
— LB : «(…) On l'enlève de la succession. Très bien. (…) Combien j'ai laissé à François-Marie Banier, quelles proportions?»
— JMN: «Légataire universel.»
— LB: «C'est-à-dire ?»
— JMN : «Tout.»
— LB: «Ah, non…»
— JMN : «Si. C'est vous qui me l'avez dit.»