11 octobre 2012
Aucun jour ne passe sans que je ne pousse des cris d’orfraie à la lecture des médias français sur une absence grandissante de professionnalisme dans la relation des événements.
Si mon enquête sur « L’épouvantable imposture d’Outreau » parvient à trouver enfin un éditeur, elle vous en dira plus sur les failles en question.
Ces carences frappent, de bas en haut de l’échelle, des journalistes jusqu’aux éditeurs, et c’est effrayant. Pour tenter d’y remédier, je me livrerai à l’avenir à un décorticage des articles concernés par de tels manquements, dans un cours accéléré et continu de journalisme.
Il n’est pas question ici de chasse aux sorcières, puisque je ne citerai que le média concerné, et en aucun cas le ou les auteurs incriminés, mais d’une bouée de secours pour leur éviter de sombrer. Il suffit de lire tous les jours les commentaires d’internautes sur les papiers publiés sur internet pour constater la gravité de tels dérapages.
Mes quarante ans d’ancienneté dans cette profession me permettent cette intromission. Dans le passé, j’ai enseigné le b.a.-ba de l’information à l’école africaine de Yaoundé (Cameroun), à l’Institut pratique de journalisme de Paris (IPJ) et à la section Amérique Latine de Sciences politiques.
La première livraison de cette geste (gratuite) concerne le voyage actuel de Yamina Benguigui, ministre déléguée à la Francophonie, entre Paris et Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC- ancien Zaïre). Le Canard Enchaîné vient de révéler qu’elle avait emprunté un avion de l’Etat, un Falcon 900 (en fait un Falcon 2000), au lieu d’un avion de ligne ainsi que l’exige l’Elysée, pour un coût de 140.000 euros. On a appris également qu’elle devait remettre à cette occasion « deux millions d’euros d’aide » aux réfugiés du Nord-Kivu.
Voici l’article en cours du Figaro.fr, que l’on ne peut taxer de sympathie pour la gauche jusqu’à nouvel ordre. Je
mettrai en italique mes commentaires sur chacun des points litigieux :
« Avion d’État : l’Élysée et Matignon appuient Benguigui
(Le texte dément ce titre. L’Elysée dit le contraire de Matignon. Le
vrai titre devrait être : Benguigui : appui en force de Matignon,
du bout des lèvres à l’Elysée. Lire la dernière phrase du papier en l’occurrence)
« Matignon assure que l’Élysée avait donné son accord au déplacement en avion du gouvernement de la ministre déléguée à la Francophonie, Yamina Benguigui, à Kinshasa (Faux. Voir la fin du papier).
La ministre déléguée à la Francophonie, Yamina Benguigui, est au cœur d’une polémique concernant son déplacement à Kinshasa,
où elle participe actuellement au sommet de la francophonie.
Matignon assure ainsi que la ministre «a scrupuleusement respecté les règles concernant les déplacements des membres du gouvernement». «Le chef de cabinet de Jean-Marc Ayrault a donné son accord pour que le déplacement de la ministre se fasse en avion de l’État et non en avion de ligne». «Après le sommet de la francophonie, Yamina Benguigui doit se rendre à Goma. Or, il n’y a pas de vols réguliers entre Kinshasa et Goma» précise un conseiller du premier ministre.
Pour ce déplacement en Falcon 2000 (et non en Falcon 900) l’entourage du chef du gouvernement avance un coût de «88.000 euros» inférieur aux «140.000 euros» évoqués dans le Canard Enchaîné. Par ailleurs, Matignon affirme que l’Élysée avait été informé du mode de déplacement de la ministre. «Le déplacement de Yamina Benguigui a bien été validé par le chef de cabinet du premier ministre, comme c’est le cas pour tous les déplacements, explique le conseiller de Matignon. Mais, comme cela concerne un voyage à l’étranger auquel participe aussi le président, l’Élysée était informé et a donné son accord».
Interrogé sur ce dernier point, l’entourage du président de la République dément. «Nous n’étions pas du tout dans la boucle puisque tous les déplacements des ministres sont gérés par Matignon» affirme un conseiller élyséen, tout en ajoutant que «Yamina Benguigui n’avait pas d’autre choix que de prendre un avion de l’État pour se rendre à Goma, dans une zone de guerre».
(1-Le Figaro oublie de mettre en exergue la contradiction entre ce soutien d’un conseiller élyséen et ce qu’en disait un
autre au Canard Enchaîné : «Les consignes étaient d’utiliser un avion de
ligne. Elle est passée outre», s’indigne dans le Canard Enchaîné un «argentier
de l’Elysée après avoir découvert la manœuvre au début de cette semaine.
2-Le Figaro ne parle pas des deux millions d’euros d’aide que la ministre va donner aux réfugiés
du Nord-Kivu dans la RDC durant ce séjour. )
Voyons maintenant le papier en cours du Parisien.fr
sur cette affaire :
« Yamina Benguigui épinglée pour un vol en Falcon à 140.000 €
L’exemplarité voulue par François Hollande à la tête de l’Etat a-t-elle fait long feu ? C’est probable si l’on en croit le «Canard enchaîné».
Le journal satirique rapporte ce jeudi que la ministre déléguée à la Francophonie, Yamina Benguigui «s’est fait tirer les oreilles par l’Elysée»
pour avoir préféré emprunter un Falcon 900 de la République plutôt qu’un avion de ligne pour se rendre au sommet de la Francophonie qui se déroule actuellement à Kinshasa, en République démocratique du Congo (RDC).
«Les consignes étaient d’utiliser un avion de ligne. Elle est passée outre», s’indigne dans le Canard Enchaîné un «argentier de l’Elysée après avoir
découvert la manœuvre au début de cette semaine.
Le gouvernement défend Yamina Benguigui
Selon LeLab, «Yamina Benguigui a (…) demandé à bénéficier de l’utilisation de ce Falcon 900 afin de se rendre au Nord-Kivu, après le sommet
de la Francophonie» qui se tient jusqu’au 14 octobre. Dans cette région de l’est de la RDC ravagée par la guerre, la ministre a prévu de visiter un camp de réfugiés «pour y apporter une aide de deux millions d’euros». S’adressant à la presse il y a quelques jours, elle avait évoqué un «conflit oublié, sans visage» et insisté sur les violences faites aux femmes. «Il y a des femmes violées, mutilées, tuées. Des femmes échangées, troquées, qui font l’objet des pires transactions», avait-elle dénoncé.
(A aucun moment le quotidien ne nous dit de quel budget sortent ces deux millions d’euros, ni à qui ils seront
donnés, ni dans quelles conditions ils seront versés. En liquide, en nourriture, par qui, quand et où ?)
Du côté du gouvernement, on tente de calmer le jeu. «J’ignore dans quelles conditions elle a pris ce Falcon mais enfin, j’imagine qu’il n’y avait pas d’autre choix possible, connaissant Yamina Benguigui», a déclaré ce jeudi sur I-Télé la porte-parole Najat Vallaud-Belkacem. Et de prendre la défense de sa collègue : «Beaucoup a été dit à son sujet, moi, ce que j’en vois, c’est une collègue ministre complètement investie dans ses dossiers».
(Aucun média, pas davantage Le Parisien que ses confrères, n’a réagi à cette incongruité, ni relancé la porte-parole. Comment la voix officielle du pouvoir peut-elle intervenir sur les détails d’une affaire qu’elle avoue « ignorer », quand son devoir numéro un consiste à savoir et à nous informer, pour finalement appuyer une collègue sans preuve à l’appui ? La satire va s’en donner à cœur joie sur ses justifications : une ministre Benguigui « complétement investie »
dans l’investissement gratuit des deniers de l’Etat. )
Joyandet avait dû démissionner pour des frais d’avion
Quelques jours après sa nomination surprise en mai dernier, la présence de Yamina Benguigui en terrasse d’un palace cannois avait en effet fait grincer des dents Matignon.
(Que l’on sache, aucune question n’a été posée au pouvoir sur la présence de cette ministre (qui n’est celle de la Culture) au festival de cinéma à Cannes, s’il s’agissait d’une visite privée, et sinon à quel titre, avec quelles dépenses publiques éventuelles à la clef)
En plein coeur de l’été, le magazine «Le Point» affirmait que la ministre «avait exigé que l’ambassade de France mette un coiffeur à sa disposition» durant le sommet de la Francophonie. Une information aussitôt démentie par l’intéressée et par l’ambassade française sur
place.
Par ailleurs, ce n’est pas la première fois que les frais d’avion d’un ministre font polémique. Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la Coopération, avait été lui aussi épinglé en mars 2010 pour avoir emprunté un jet privé pour se rendre en Martinique. Ce déplacement, facturé 116 000 euros, lui avait surtout coûté son poste au gouvernement quelques semaines plus tard.
REMARQUES :
-Une fois de plus, le travail d’investigation, exigence première de notre profession, dépend en priorité d’un hebdo satirique repris ensuite par l’AFP et tous ses abonnés. Nous n’avons pas un « journalisme normal. » Ce n’est pas nouveau. Les diamants de Giscard, le million de prêt à Bérégovoy, etc, toutes ces affaires d’Etat n’ont éclaté que via le Canard. La principale intéressée dans le sommet de la francophonie étant la ministre ad hoc, comment les correspondants accrédités à Kinshasa n’ont-ils pas eu vent de cette hérésie sur ce vol privé à 114.000 euros ? S’ils l’ont su, n’ont-ils pas préféré larguer la nouvelle au Canard, plutôt que de prendre leurs responsabilités dans leurs propres médias? L’hebdo satirique du mercredi n’ayant ni journaliste accrédité dans les sphères de l’Etat ni envoyé spécial sur les sommets politiques, je vous laisse conclure.
-Le suivi de la révélation sur les dépenses de Mme Benguigui se résume à rien, sauf à des commentaires de sources non citées et contradictoires, sans aucune relance auprès des organes élus par le peuple, dont Mme Belkacem. Le « follow up »
(droit de suite) est une exigence dans les médias anglo-saxons. Les journalistes français se doivent d’appliquer la même loi, quel que soit leur interlocuteur.
Les premières questions à poser à la ministre devraient être désormais celles-ci :
-allez-vous démissionner ?
-Pourquoi ne pas avoir pris un avion de ligne comme l’exige l’Elysée ?
-D’où viennent les deux millions d’euros pour les réfugiés du Nord-Kivu ? Comment allez-vous leur verser ? En argent ou
en nourriture ? A qui, quand, comment et avec quel contrôle a posteriori ?
Le président Hollande, attendu à Kinshasa samedi, devrait faire l’objet de questions similaires :
-avez-vous donné votre agrément à ce voyage privé onéreux, ainsi que votre accord à ces deux millions d’aide et dans quelles conditions ?
- Sinon, allez-vous limoger Mme Benguigui ?
- Si oui, comment s’articulent ces initiatives de votre ministre dans le cadre de la francophonie ?
A suivre…
Vous lire est un réconfort… Merci M. Thomet.
A la lecture de cette « perle », je suggère un changement urgent de nom pour « L’indépendant » : http://www.lindependant.fr/2012/10/10/en-cavale-depuis-3-ans-le-ravisseur-d-enfant-resurgit-et-redisparait,170808.php
Diabolisation, calomnie et caricature… le tout sans signature…